Il paraît que le concept aurait été inventé dans les années 70 À l'époque, l'idée était différente : il s'agissait, en cas de conflit avec l'U.R.S.S., de frapper à la tête avec de missiles de croisière et du nucléaire tactique. Un système aussi centralisé que le Soviétique ne pouvait que s'effondrer après cela.
Avantage collatéral attendu : la décapitation est censée encourager les défections (pourquoi se faire tuer pour un type qui est fichu de toute façon ?). Et de plus, elle est très politiquement correcte. Elle manifeste spectaculairement a) qu'on ne s'en prend pas à un peuple, mais à ses mauvais dirigeants b) que lesdits dirigeants ne doivent pas être considérés comme des chefs politiques et militaires, mais comme des criminels ce qui confirme que la guerre préventive est éthique, humanitaire et sécuritaire. Et puis, c'est, en apparence, renverser une règle millénaire qui voulait qu'à la guerre ce soient les soldats qui meurent et non leurs chefs. Démocratique, non ?
L'effet de la décapitation est renforcé par les bruits sur des listes de futurs inculpés de crimes de guerre et par l'effet perturbateur de la rumeur : Tarek Haziz a disparu… Saddam est mort… Non, c'est un sosie…Non, il est blessé…Untel a trahi… D'où le jeu absurde qui oblige Tarek Haziz ou Saddam à apparaître publiquement, pour prouver qu'ils sont vivants, au risque de se faire repérer et tuer.
Mais il se pourrait que la décapitation traduise une tendance plus lourde à la « personnalisation » de la guerre. Cela répondrait d'abord à une vision idéologique : on y tue les gens pour ce qu'ils font et qu'ils sont (des criminels, des pécheurs) et non parce qu'ils appartiennent à une communauté. Ou plus exactement, il y a deux sortes de guerres. Il y a celles que mènent des fous, des égarés, des rejetés du grand mouvement de l'histoire vers plus de marché et de démocratie : de tels gens doivent souffrir d'une tare personnelle, ce sont des anormaux (sinon ils aimeraient l'Amérique et ses valeurs). Et, en face, il y a une bonne guerre menée par l'Empire bienveillant, une guerre bonne qui ne vise à gagner aucun avantage politique, mais à châtier ceux qui troublent l'ordre du monde. Ou qui pourraient le faire : c'est presque une application du principe de précaution.
La décapitation traduit aussi une tendance technologique : précision, individualisation, économie d'énergie. Cette application « intelligente » et ultra ciblée de la pression là où elle est le plus efficace s'inscrit parfaitement dans la logique de la Révolution des Affaires Militaires. C'est de l'infoguerre un peu musclée. Presque de l'influence. Il y a quelques années déjà Alvin Toffler le gourou des stratèges High Tech rêvait d'une guerre « person to person ». Voici le synopsis : un jour, pendant les offensives, le Capitaine Tarik (ou Kim, ou Gonzales) entend sonner son portable. Un officier américain des pysops, les opérations psychologiques, lui dit en substance : « Toi qui habites à telle adresse et qui as tant d'enfants, tu devrais réfléchir que si tu continues à te battre, tu te rendras complice de crimes de guerre. Voici la procédure pour te rendre. Des conseillers psychologiques et une tasse de café chaude t'attendent derrière nos lignes. ». L'envoi que nous avions signalé de milliers de e-mails aux officiers irakiens et à la nomenklatura bassistes s'inscrit dans la même logique : les messages avertissaient leurs destinataires qu'ils seraient considérés comme complices s'ils participaient à l'emploi d'armes de destruction massive ou s'abstenaient d'en dénoncer l'existence.
L'U .S. Army envisage de faire mieux. Ce serait l'emploi de logiciels pour « influence net modelling » signalés par le los Angeles Times et par notre confrère le journaliste spécialisé dans les affaires militaires Jean-Jacques CÉCILE. Ce système permettrait d'analyser les rapports de force, alliances, faiblesses personnelles et psychologiques (frustrations, jalousies, oppositions) dans un système adverse de commandement. Il s'agirait alors de répérer les futurs traitres ou défecteurs. Bref, ceux qui suivant les principes immémoriaux de Sun Zi pourraient porter la discorde et le désordre au sein du camp adverse. L'ordinateur cracherait le nom du maillon faible à corrompre ou à terroriser (éventuellement par des actions plus personnalisées sur son compte en banque, sa famille, sa résidence…). Les réseaux humains modellisés, l'influence assistée par ordinateur et la terreur à tête chercheuse : tel est le bizarre mariage du technologique et du numérique qui hante les rêves des stratèges de l'infodominance.
François-Bernard Huyghe Observatoire d'infostratégie
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