Depuis Carl von Clausewitz, on considère que, pour abattre un ennemi, il faut déstabiliser l'un de ses « centres de gravité » [1]. Bush tente d'abattre, par différent moyens, dont l'assassinat des dirigeants et la Guerre psychologique, la volonté de combattre des Irakiens. Avec, pour l'instant, des résultats mitigés. Inversement -- et avant d'en venir aux événements nigérians -- demandons-nous quels sont les centres de gravité des forces d'invasion.
Quelques centres de gravité de l'invasion de Irak
Premier centre de gravité économique : le dollar. Centre de puissance. L'actuelle prospérité des États-Unis d'Amérique est, entre autres, due à la réussite du hold-up du siècle. Les USA ont bâti la puissance du dollar en garantissant sa convertibilité en or. Puis, unilatéralement, ils ont décidé d'annuler cette convertibilité, escroquant ainsi les pays et les investisseurs qui leur avaient fait confiance. La riposte européenne a pris quelques lustres : c'est l'Euro. Il n'empêche que le dollar reste la principale monnaie de référence, ce qui a permis aux gouvernements US de financer leur déficit en faisant « marcher la planche à billets ». Si cette valeur de référence est perdue par le dollar, que ce soit au profit de l'Euro (voir « Guerre contre l'Irak ou guerre contre l'Euro »), des métaux précieux, ou d'autre chose, les gouvernements US ne pourront plus faire payer leur déficit aux autres pays. Sans déficit, le budget de la défense des USA (400 milliards d'Euros, 40% du budget militaire mondial, plus une première rallonge demandée de 70 milliards d'Euros) ne pourra être maintenu en même temps que les suppressions d'impôts hâtivement claironnées par Bush. Plus de budget colossal, plus de suprématie -- même supposée -- sur les champs de bataille.
- Second centre de gravité économique : le pétrole. Centre de puissance. Alors que 80% de l'électricité française est d'origine nucléaire, la production des USA est essentiellement thermique. De plus, aucune taxe spécifique ne fait, comme chez nous, office d'amortisseur en cas de hausse du cours du brut. Ainsi que j'en faisais mention récemment (« Venezuela, grève du secteur pétrolier »), les « services » US se sont probablement tiré une balle dans le pied en cherchant à déstabiliser Chavez au Venezuela, interrompant ainsi une bonne part de leur approvisionnement pétrolier. Par ailleurs, l'hiver a été particulièrement froid. Pour ces deux raisons, les stocks de sécurité, qui auraient dû être à leur maximum lors du déclenchement de l'invasion, étaient déjà, alors, assez bas. Si les USA manquent de pétrole, le cours de celui-ci va « exploser », mettant à mal l'économie US -- et le dollar -- en augmentant les déficits. Les événements du Nigeria, dont, étrangement, personne ne parle, accélèrent la baisse des stocks de sécurité étasuniens.
Le centre de gravité pétrolier est fondamental, s'il est atteint, le dollar devrait tomber comme un second domino.
Centre de gravité militaire : le « non-été ». Centre de liberté d'action. L'arrivée des mois de juin, juillet, août, et de la canicule, gênera les troupes d'invasion, détériorant des matériels coûteux et efficaces, mais fragiles, épuisant des troupes non acclimatées, réduisant, donc, la mobilité des envahisseurs, mobilité qui constitue leur principal avantage sur le terrain, celle des Irakiens étant fortement réduite par leur absence de maîtrise du ciel.
- Centre de gravité psychologique : les « opinions ». Centre de volonté d'action et de liberté d'action. Si l'opinion intérieure US se retourne, Bush aura du mal à maintenir un dispositif ruineux contre l'Irak. Par ailleurs, afin de retarder ce retournement, sa liberté d'action est mesurée : difficile d'écraser Bagdad avec une arme nucléaire, quel qu'en soit son désir secret. La guerre du Viêt-nam a commencé avec plus de 90% d'opinions favorables aux USA, le gouvernement de l'époque ayant, comme il est d'usage, inventé de toutes pièces une soi-disant attaque vietnamienne contre une unité navale US. Celle-ci commence avec « seulement » 70% d'opinions favorables, la majorité des étasuniens pensant que les pirates du 11 septembre étaient irakiens ( !). Tôt ou tard, de plus en plus de gens vont réaliser qu'on leur ment. À moins d'une grave erreur psychologique des Irakiens -- que Paris cherche à prévenir en menaçant de tout lâcher en cas d'usage, au demeurant inefficace contre des armées protégées, d'armes chimiques [2] --, cet appui de l'opinion étasunienne à la guerre devrait s'éroder avec le temps.
Le temps, en effet, est le PGCD de ces quelques centres de gravité. L'armée irakienne ne peut, directement, rien contre eux. Le temps, par contre, devrait inexorablement les grignoter. Dans cette guerre, Bush aurait besoin de temps pour tranquillement assurer ses arrières et avancer par bonds après avoir réduit les défenses irakiennes. Du temps, il risque d'en manquer, et cela peut l'obliger à prendre des risques ( voir l'article d'Aristarque : « Siège de Bagdad ou piège de Bagdad »). Utiliser l'infanterie pour conquérir le terrain et non pour l'occuper pourrait coûter très cher. C'est là qu'interviennent les Nigérians.
Que se passe-t-il au Nigeria ?
Depuis la mi-mars, et dans un incroyable silence médiatique, des tribus nigérianes ont déclenché, dans le delta du Niger, un mouvement semi-insurrectionnel. Le Delta est la principale zone pétrolifère du Nigeria. Malgré l'intervention des forces navales et amphibies du pouvoir central appuyées par les mercenaires US de la « société » MPRI, les militants de la Federation of Ijaw Delta Communities ont pris possession de 11 stations de pompage qu'ils menacent de faire sauter. Ils ont endommagé des installations de la Shell et parlent de s'en prendre aux oléoducs. ChevronTexaco, Royal Dutch Shell et TotalFinaElf ont invoqué un cas de force majeure et évacué leur personnel. De jeunes émeutiers ont assailli les installations abandonnées, y provoquant des dégâts.
Les élections qui ont lieu le 12 avril devraient attiser les tensions.
Bush manque de temps -- grâce, entre autres, à la courageuse position de la France --. en accélérant la baise des réserves pétrolières US, les guérilleros nigérians pourraient lui en faire manquer un peu plus.
Que quelques milliers de combattants, nu-pieds, sans entraînement et presque sans armes, puissent ainsi, du fond de marécages africains, augmenter les risques d'une défaite -- improbable, mais toujours possible -- de l'armée la plus puissante du monde relève, de mon point de vue, d'une ironie… rassurante.