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PROPAGANDE DE GUERRE : DES EXEMPLES, DONT L'IRAK
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PROPAGANDE DE GUERRE : DES EXEMPLES, DONT L'IRAK



STRATÉGIES


lundi 31 mars 2003, par F.-B. Huyghe
Propager et sidérer
Propagande de guerre : des exemples, dont l'Irak
De la Contre-Réforme à l'Axe du Bien : pour une histoire de la propagande

Un mot, un leitmotiv revient : « propagande ». Quand el Jazira montre des prisonniers US, cela sert la propagande de Saddam, disent les généraux américains, Mais tout ce qui provient de CNN ou de Fox News apparaît à des millions de gens, surtout dans le monde arabe, comme une gigantesque opération de propagande. L'information de l'un, c'est la propagande de l'autre.

* Idées, informations, images

Au fait, que cherche à propager la propagande ? Des idées, des valeurs, des jugements, bref de l'endoctrinement ? Des informations, au sens de nouvelles, c'est-à-dire le récit d'événements réels, de façon vraie ou fausse, cadrée ou contextualisée de façon à amener à telle ou telle conclusion ? Mais aussi des images qui ont tel ou tel impact psychologique selon les prédispositions du spectateur ?

Suivant le cas la proclamation que « notre guerre est juste », ou la façon de rapporter une rumeur (ainsi : les Irakiens auraient exécuté deux prisonniers de guerres britanniques ou réprimé une émeute à Bassora) sont typiques deux premiers cas. Quant au pouvoir des images et à l'ambiguïté de leur interprétation, il suffit de songer à la controverse sur les corps des morts ou les visages des prisonniers. L'interprétation des Etasuniens est qu'il est contraire à la dignité humaine de montrer des captifs « humiliés » ou des morts réalistes. Outre qu'un tel procédé est immoral, il est, ajoutent-ils, à démoralisant : il porte atteinte à la résistance mentale de nos soldats et mine le soutien que leur apporte l'opinion. C'est donc une arme de guerre au service de Saddam.

Mais d'autres ont un point de vue tout à fait différent. Ils rappellent que l'on n'a pas eu de ces délicatesses quand il s'agissait de montrer les prisonniers de Guantanamo ou des Irakiens à genoux fouillés les mains sur la tête. Surtout une très grande fraction du public arabe n'interprète pas ces images qui choquent nos délicatesses d'Occidentaux de la même façon. "Cela me fait du bien de voir des morts, cela me soulage. » disait un Palestinien récemment interviewé pour « Envoyé spécial ». Il voulait dire qu'il trouvait là une sorte de compensation symbolique pour les siens qui sont tués tous les jours. Quand on a le sentiment d'appartenir à une communauté humiliée, on obéit à une autre économie mentale de la souffrance exhibée. Donner une représentation concrète à la souffrance celle des siens et celle d'en face, donner un visage particulier à l'ennemi dans le rôle nouveau pour lui du vaincu, c'est sans doute purger et exorciser bien d'autres images accumulées dans la mémoire.

Bref, voici que reviennent toutes sortes de questions oubliées : quel est le « sens » d'une image, sachant qu'elle est toujours sélectionnée, montée, guidée par un commentaire ? De quelle « vérité » témoigne-t-elle, celle des faits ou celle des affects ? Quels mots sont neutres ? Coalition, enlisement, pause, résistance ?

Pour comprendre, il nous faut peut-être remettre les choses dans une perspective historique. La propagande a une histoire politique et technique et, si nous avons tant de mal à décrire ce qu'est le processus de la propagande (et plus encore son effet et son efficacité), nous en avons beaucoup moins à retracer la volonté de propagande. Car c'est avant tout de la volonté de faire-croire et de la technique de production du consentement que naît la propagande.

C'est d'abord un concept religieux. La propaganda fidei du XVII° siècle lutte pour imposer la « vraie foi ». Propagande de communion, elle ressoude la communauté menacée (le corps mystique de l'Église). Propagande dogmatique, elle doit propager des articles de foi, mener une action de transmission et de pédagogie. Propagande de combat, elle attaque l'hérésie (et donc affronte une autre « propagande »). La francisation du mot, en 1790 dans un contexte révolutionnaire, en confirme le caractère global. La propagande est la servante de l'idéologie ; ce n'est pas seulement un instrument pour décrire le monde, voire pour le rendre acceptable (c'est-à-dire plutôt rationnel et ordonné aux yeux des puissants), c'est un moyen de le changer.

* Du bobard au contrôle des images

Avec le premier carnage planétaire de masse, la guerre de 14-18, se révèle toute la puissance de la propagande mondiale de masse. Les conditions d'une pratique systématique voire scientifique de la manipulation des foules sont réunies : des passions nationales et politiques surchauffées, des rotatives, des photos et un cinéma naissant offrant une représentation inédite de la guerre , des dépêches du front qui accélèrent le flux des nouvelles dramatiques, des foules partagées entre passions sociales et passions nationales. La propagande nécessite des structures administratives et militaires ad hoc des bureaux, des manufactures du consentement. Mais aussi des lobbies désirant influencer le public (les partisans de l'intervention des États-Unis dans la première guerre mondiale inaugurent une action systématique auprès des médias ),

Seconde source de la propagande : les partis de masse et leur volonté d'insuffler leur foi aux multitudes. Bolcheviques et nationaux-socialistes verront dans la propagande l'instrument principal de leur conquête. Ils penseront même trouver une base doctrinale. Les écoles psychologiques divergent sur le pourquoi et le comment : lois de l'imitation de Tarde ou psychologie des foules de Gustave Le Bon , premières conceptions de la publicité, béhaviorisme aux États-Unis, théorie du réflexe conditionné de Pavlov, qui deviendra la doctrine psychologique officielle soviétique, bientôt freudisme... Mais quant au résultat, toutes semblent offrir les recettes de la persuasion des masses. Les grandes idéologies politiques se choisissent des théories psychologiques en accord avec leur vision du monde : théorie de l'agit-prop pour les bolcheviques (l'agitateur s'adresse indistinctement aux masses par des messages simples, le propagandiste forme de vrais militants), théorie de l'inconscient des foules pour les nazis. Au même moment, le béhaviorisme américain développe une conception optimiste et mécanique de l'homme : perfectible, il répond par des comportements adaptés aux stimulations et demandes du milieu. Procédés commerciaux et publicitaires de conditionnement du consommateur sont comparables aux procédés politiques. La devise des premiers propagandistes était « Simulation, stimulation, dissimulation » : donner une image militairement ou idéologiquement correcte du conflit, stimuler les ardeurs patriotiques, martiales et morales et dissimuler par la censure tout ce qui pourrait troubler la vision officielle des événements.

D'où des constantes :
-  La propagande crée des bureaux de la foi. Des services entiers sont affectés au contrôle des nouvelles, expurgeant tout ce qui est publié, texte ou image. Ces mêmes services sont chargés de protéger une ressource stratégique le « moral des civils ». Les atteintes à ce bien précieux tombent sous le coup du code pénal : gare aux défaitistes !
-  La propagande touche au domaine des valeurs en général, de la culture, de l'esthétique (comme l'a remarqué Benjamin, elle esthétise guerre et politique ). La polarisation militaire ou militante entre eux et nous envahit tous les aspects de la vie : il ne peut rien y avoir de neutre. Tout reflète un conflit non pas historique et contingent, celui de deux États se disputant un territoire, mais une lutte essentielle entre deux types humains.
-  La propagande est à double face. Grande simplificatrice, elle réduit le monde à nous et eux. L'adversaire unique, à la fois cause de nos malheurs et objet de nos projections, nous ressoude. Dans ce processus, le contenu de la croyance importe peut-être moins que le lien (entre nous) et la frontière (qui nous sépare d'eux).
-  La propagande absolue suppose le crime absolu. Il ne suffit pas que l'ennemi soit combattu ou que sa cause soit injuste, il faut qu'il soit si coupable qu'il s'exclut du genre humain et que la guerre à mener se confonde avec une œuvre de justice. Le « Rapport de la commission Bryce sur les atrocités allemandes en Belgique » paru à la fin 1914 et traduit en trente langues inaugure le long cycle de la judiciarisation de la guerre, des imputations d'atrocités et de la production de preuves.

On voit se dessiner la « judiciarisation/moralisation » du discours de propagande, son obsession de l'image accablante . Dès 1870, la preuve photographique des crimes ennemis est utilisée et en 1914, la recherche des alleged atrocities, comme disent les comités étasuniens du même nom, est systématiquement organisée .

L'horreur judiciaire appelle l'horreur pédagogique : une part du travail de propagande consiste à expliquer de façon « essentialiste » que les ennemis ne sont pas criminels par hasard. Leur crime est à la fois prémédité (ils veulent terroriser la population) et inévitable : leur culture, leur idéologie voire leur constitution biologique les y poussent irrésistiblement

* De l'exaltation à la compassion ?

La propagande telle que nous venons de la résumer a-t-elle disparu ? Pas partout, la lecture de quelques manuels de « guerre psychologique », laisserait penser que les choses n'ont guère évolué depuis les affiches d'Hansi ou les films de Leni Riefenstahl. Ou du moins pas depuis que les stratèges de la guerre froide assimilaient la psychological warfare à une « lutte globale » pour « l'âme même de l'homme » selon l'expression d'Eisenhower À l'heure de la politique spectacle, de l'État séducteur, du marketing politique, de l'infotainment (disons l'info-distraction), et de la guerre live conçue comme un jeu vidéo, il est pourtant difficile d'en rester à des analyses qui servaient à décrypter l'affiche soviétique.

On peut tenter de reconstituer l'évolution des stratégies de l'image en partant de la guerre du Vietnam. Que la première puissance du monde ait été battue était surprenant, qu'elle l'ait vécu sur ses écrans ne l'était pas moins. Le Viet Nam, ce sont des images qui restent dans toutes les mémoires. Elles mobilisent les foules protestataires de l'époque, petite fille courant sous le napalm, exécution d'un civil d'une balle dans la tête, bonze se faisant brûler vif. Là aussi l'adversaire est invisible mais l'image surabondante, grâce à des correspondants de guerre équipés d'un matériel léger. Ils se déplacent sans peine et filment ou photographient ce qu'ils veulent, quitte à en payer le prix : plus de 150 d'entre eux y trouvent la mort. L'image est incontrôlée et diffusée. Car pendant que la photographie et le film fixent les grands souvenirs de la guerre pour la mémoire, la télévision fait rentrer le conflit dans les foyers. Elle y rappelle non seulement que les boys font des morts qui ressemblent à des civils, mais aussi que les G.I. qui, eux, ressemblent tant aux téléspectateurs, rentrent au pays en Body Bags, les sacs à viande.

De là, à en déduire que les États-Unis ont perdu la guerre de la jungle parce qu'ils n'avaient pas su la gagner dans le living-room, il y a un pas. Bref, c'est la faute au coup de caméra dans le dos, pensent les militaires. Ils en retiennent la leçon, aux Malouines, à la Grenade ou au Kosovo. Là règne le principe du "pas vu, pas tué" : une bonne guerre est une guerre sans morts visibles, supportable par les sensibilités télévisuelles. Les objets de notre compassion sont sélectionnés : tous les cadavres n'ont pas la même survie cathodique post mortem.

A contrario, de tous les qualificatifs sur la guerre du Golfe, guerre vidéo, guerre sans images, guerre en direct, guerre-spectacle, guerre du mensonge, c'est encore celui de guerre sans victimes qui frappe le plus : les images servent aussi et surtout à oublier qui meurt. Qui a vu les 100.000 Irakiens vraisemblablement morts pendant la même opération Desert Storm ? ? À rebours d'une expérience séculaire, qui consistait à se vanter par des tableaux héroïques ou sur des monuments de pierre, d'avoir fait beaucoup de morts, il s'agissait aussi de démontrer l'innocuité d'une puissance, par ailleurs complaisamment étalée. Ces machins sont terrifiants, mais nous ne tuons pas vraiment de gens et bien sûr, personne ne meurt chez nous.

La télévision excelle à montrer des victimes particulières et interchangeables dans leur souffrance, séparées de tout cadre de référence, de toute histoire, mais capables d'émouvoir. Mais elle les sélectionne. L'historien Walter Laqueur faisait remarquer que le terrorisme tue plusieurs milliers de personnes par an en Inde et au Pakistan et que, sauf risque de guerre nucléaire entre les deux puissances atomiques, cela émeut moins les médias occidentaux que des jets de pierre à Bethléem . L'art de cacher ses propres pertes a pour complément l'art de montrer les bonnes victimes, celles que l'on secourt dans des guerres humanitairement correctes. L'idée, le droit d'ingérence, suppose l'image, le spectacle compassionnel.

Depuis, la leçon a été retenue et étendue. La guerre du Kosovo, avide de visages de victimes, pourvu que ce soient de bons réfugiés, dissimula le corps de l'ennemi. Il fut nié par la distance, vu et frappé à hauteur de satellite, comme il fut nié par la parole, y compris par le refus de se référer la catégorie de l'ennemi. Jamie Shea, porte-parole de l'OTAN expliquait image numérique à l'appui, que les bombardements détruisaient des choses, du potentiel militaire et que les coups ne s'adressaient pas à un peuple, mais à un tyran ou à un principe. Le crime s'explique par le criminel : leurs dirigeants les trompent, ce sont des monstres. C'est donc contre eux que nous luttons et non contre le peuple égaré.

Il en va de même dans les premières heures de la présente guerre d'Irak,. C'est ce que montre la stratégie dite de « décapitation » du régime baasiste (en clair : tuer ses dirigeants) ou la fiction d'un peuple irakien qui ne se battrait que par peur de Saddam et de ses séides. Ainsi on dit systématiquement « les soldats de Saddam » pour l'armée irakienne tandis que l'enjeu des bons et des mauvais morts qu'on a le droit de montrer ou pas est explicitement exposé.

Pourtant, le discours officiel américain change : l'idée des morts inévitables, de la souffrance et des pertes qu'il va falloir accepter face à un ennemi dont « on a sous-estimé la capacité de commettre des crimes de guerre » annonce l'abandon du stupide slogan du toute technologique,zéro-mort, zéro-défaut, zéro-dommage collatéral. La concurrence des images y contribue, notamment celles d'el Jazira qui révèlent l'horreur de la guerre et les blessures symboliques, celles que le faible peut infliger au fort (cf. les fameux visages des prisonniers). Peut-être même faut-il faire l'hypothèse que les néo-conservateurs, imprégnés de ton un pathos biblique, se préparaient secrètement à une période d'épreuves et de pénitence pour le peuple élu. Le 11 Septembre était pour eux un prétexte pour raccrocher le train de la guerre préventive à la locomotive Terrorisme. Mais c'était aussi le signe d'un avertissement divin : l'Amérique devrait se purifier pour mériter sa mission. Quand on en est à appeler les citoyens au jeûne et à la prière, on n'est plus dans la même tonalité qu'au moment du Kossovo.

* La nouvelle propagande

La nouvelle propagande se joue avec des règles inédites :

-  Les médias ne transcrivent plus l'événement, ils le font. Ou du moins, ils le suscitent : en Somalie on a vu comment l'U.S. Army programme des guerres humanitaires sur rendez-vous avec les grands médias, mais y renonce dès que les caméras saisissent une scène non prévue par le scénario : des boys morts, comme au Vietnam, des indigènes bêtement mitraillés. Corollairement, le déploiement médiatique accompagne le déploiement militaire.

-  La guerre devient ou trop mondiale ou trop locale. L'ennemi se dénationalise, s'identifie à une entité abstraite, Fanatisme, Haine, Totalitarisme, Purification ethnique, ou à une particularité folklorique : les Serbes n'aiment pas les Bosniaques, ni les Hutus, les Tutsis, c'est comme ça chez ces gens-là. La cause des conflits s'individualise : Saddam Hussein et Milosevic sont de nouveaux Hitler, Ben Laden un fanatique nihiliste. L'intelligibilité historique est en proportion inverse de l'hystérie de visibilité dans le perpétuel présent cathodique. Et comme de surcroît, la télévision tend à dépolitiser et à montrer la "force des choses", toutes les violences deviennent égales, dans la catégorie des catastrophes ou de l'éternelle folie des hommes, explicables par les passions archaïques.

-  La partie vaut le tout, l'individu la Cause, l'exemple l'explication. Un témoignage de victime, une mort filmée, une bavure condamnent un camp. D'où la tentation du trucage et de la forgerie : fournir à la presse ses cadavres de Timisoara, ses couveuses débranchées, ses villages bombardés, ses Madones douloureuses, ses visages émaciés derrière des barbelés. De l'image un peu esthétisée et un peu posée pour complaire aux goûts de la presse jusqu'à la pure et simple mise en scène, en passant par les images mal légendées, mal montées ou hors contexte s'ouvre le champ miné qui sépare l'erreur de bonne foi de la totale manipulation. Ainsi quel crédit accorder à quelques plans d'Irakiens serrant la main à des G.I. ? Ou inversement : que vaut une manifestation spontanée quand ceux qui crient « Saddam, nous te donnerons notre sang » regardent la caméra ?

-  Dans la vie "civile" une bonne part des événements qui nous sont rapportés, sans être nécessairement faux, sont imaginés, préparés, mis en scène, pour être vus. Dès les années 60, Daniel Boorstin pressentait le règne de ce qu'il nommait les pseudo-événements produits pour être reproduits. Il n'imaginait sans doute pas que ce principe toucherait l'événement brusque par excellence : le fait de violence, guerre ou attentat. Désormais, la cause des peuples n'est plus défendue par les poètes et les exaltés : il y a des agences de communication pour cela. Hill and Knowlton, Rendon et Benador remplacent Byron et Hugo quand il s'agit de défendre les intérêts des Koweitiens ou des Bosniaques, et ces intérêts consistent à fournir aux médias leur lot d'atrocités. Les communicateurs du Pentagone ont su longtemps merchandiser une guerre humanitaire : les victimes étaient d'un seul côté. Reste à savoir s'ils en sont encore capables en 2003 et quand l'adversaire utilise à son tour la bombe comme « propagande par le fait », voire comme dans le cas du kamikaze irakien quand il fait de sa propre mort un message de défi et d'encouragement.

* Entre désinformation et influence

Enfin la transformation de la propagande touche peut-être à deux domaines plus essentiels : la désinformation et l'influence.

Le premier terme se prête à un usage abusif, surtout lorsqu'il finit par désigner toute opinion diffusée par les médias et que l'on croit fausse ou biaisée. La désinformation, avons-nous souvent répété, consiste à propager délibérément des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire. La désinformation se distingue essentiellement de la propagande (même si elle la complète généralement) par le caractère caché de la source. Si je dis « mon parti est le meilleur », c'est de la propagande. Si je m'arrange pour qu'une source apparemment neutre diffuse les pires calomnies sur le parti adverse et si je fais circuler de fausses déclarations de ce parti, je fais de la désinformation),

Là où a propagande vise à persuader de l'excellence d'un parti, d'un régime ou d'une cause et à diffuser ses valeurs générales, la désinformation tente généralement de faire diffuser une information factuelle fausse ou réinterprétée, et à infliger le plus grand dommage possible à la cause adverse,, en divisant ses partisans ou en les culpabilisant. La propagande convertit, la désinformation affaiblit. La première est dynamisante, la seconde incapacitante. Clausewitz disait que le but de la guerre consiste à désarmer l'adversaire pour lui imposer sa volonté, le but de la guerre cognitive est de désinformer pour imposer une perception favorable à sa volonté. Le même Clausewitz insistait sur les « forces morales » dans la guerre. La notion stratégique de désinformation met l'accent sur le fait d'affaiblir l'adversaire. Il s'agit de le faire céder (directement en atteignant sa volonté, indirectement en le disqualifiant à l'égard des tiers)

La désinformation est longtemps liée à un contexte de guerre froide : dotés d'une idéologie cohérente et agissant contre un « camp capitaliste » où ils trouvaient un public réceptif (médias naïfs, « idiots utiles », ou alliés idéologiques persuadés a priori des turpitudes du capitalisme) les professionnels de la « desinformatzyia » jouaient sur du velours. Cela ne signifie pas que la désinformation ait disparu avec la chute du communisme, elle a simplement changé de méthode :

a) Elle participe au mouvement de « criminalisation » dont il était question plus haut : la production de régimes, d'individus ou de groupes repoussoirs qui illustrent le vieux principe cher à Guy Debord : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats… »

b) Le champ de la désinformation se développe. C'est d'abord la désinformation économique destinée à décrédibiliser un concurrent. Tout concourt donc à favoriser cette tendance « info-guerrière », l'anonymat comme son faible coût Internet, le durcissement des luttes économiques globales, la sensibilité de l'opinion, elle-même mondialisée. La fonction de dénonciation que semblent assumer les médias (surtout si elle porte sur des éventualités comme l'accident ou l'épidémie, ce qui renverse la charge de la preuve) se prête à toutes les déviations au service d'intérêts particuliers. Dans le même temps sur Internet, il devient de plus en plus difficile de distinguer la désinformation pure et dure, menée par des professionnels, de la mésinformation spontanée, de la diffusion de rumeurs, des canulars et autres « hoaxes ». C'est, en somme, la grande démocratisation de la désinformation. Autrefois réservée à des organisations aussi puissantes et bureaucratiques que le K.G.B., elle est maintenant à portée de souris de tous les amateurs.

Il faut enfin replacer la mutation de la propagande dans le cadre des stratégies d'influence. Elles tendent à concurrencer les stratégies de puissance. La puissance consiste à avoir les moyens de faire, alors que l'influence consiste à avoir les moyens de faire faire, sans recourir directement à la promesse ou la contrainte. L'influence implique davantage que la persuasion. La persuasion consiste à amener un individu ou un groupe accepter un énoncé de fait (X lave plus blanc) ou un impératif (votez machin). Le critère le plus visible de la persuasion est le changement d'opinion. Or l'influence est bien plus subtile que cela. Au-delà de l'effet immédiat « A croit B », elle joue plus sur les codes ou les cadres que sur les contenus ; sur les critères du choix que sur le choix, sur le général que sur le particulier, et davantage sur le formatage des esprits que sur le bourrage des crânes. L'influence requiert donc une stratégie durable et des moyens importants.

Aux Etats-Unis, dès les années Clinton, se développe la théorie de l' « enlargment », selon laquelle les U.S.A. ne raisonnent plus seulement en termes de puissance mais doivent mener de pair l'expansion de la puissance américaine, du marché, de la technologie de l'information et la promotion de valeurs éthiques. Al Gore disait ouvertement que les autoroutes de l'information feraient de la planète un seul forum démocratique, qui comme par hasard formerait un excellent marché pour les Etats-Unis. Dans des visions de ce type ou des théories comme, celle du soft power de Nye, se retrouvent des constantes : le droit et le devoir d'accroître son influence culturelle, linguistique, esthétique, celle des modes de vie, de pensée et d'action U.S. Cette influence culturelle, rejoint une influence normative, entendue elle aussi au sens large (qu'il s'agisse de protocoles et standards purement techniques, de critères juridiques internationaux). Intérêts politico-économiques nationaux et mondialisation des marchés, de la communication et des valeurs semblent justifier cette influence dont on ne sait plus trop si c'est un messianisme planétaire ou un lobbying global. Aujourd'hui, si la doctrine Bush justifie l'emploi de la puissance, la force « préemptive » contre ce qui menace les U.S.A., terrorisme et « Etats voyous » (Rogue States), le recours à l'influence à l'échelle planétaire reste toujours à l'ordre du jour.

* Conclusion

Au moment où se déroule une des plus grandes opérations de « communication » de tous les temps, celle qui vise à « vendre » à l'opinion internationale la guerre d'Irak, jamais le jeu ne semble avoir été aussi ouvert. D'un côté les formidables moyens que nous avons décrits et leurs desseins messianique. C'est la victoire en Irak d'abord, le remodelage de la région ensuite et au total le triomphe de « l'Empire bienveillant ». De l'autre les millions de marcheurs pour la paix, les journalistes qui se souviennent des médiamensonges du passé, les images boomerang dont personne ne peut contrôler la diffusion : hélicoptères abattus, morts, provocations venues de Bagdad (Saddam réapparaissant, match de football, foules hurlant leur haine des USA) en attendant, dans quelques jours ou dans quelques heures des images du désastre humanitaire.

Non, décidément, la manufacture planétaire du consensus fonctionne mal et le pays qui nous a vendu Nike, Hollywood et CNN ne sait plus nous vendre sa cause. Dans la guerre « pour les cœurs et les esprits » qui vient de s'ouvrir, rien n'est joué. Nous pensions que les technologies de la communication unifieraient le village global, nous constatons qu'on ne voit pas les mêmes images à New York ou au Caire. Les ondes se moquent des frontières politiques, elles échouent devant les frontières culturelles.

François-Bernard Huyghe

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