Commencée le 20 mars dernier, celle-ci s'achève, trois semaines après, par l'effondrement du régime de Saddam Hussein. S'il est vrai que le premier objectif de guerre semble atteint, tout indique que les forces anglo-américaines ont mis le doigt dans un engrenage qui risque de se révéler incontrôlable pour ses initiateurs. On n'en est qu'au tout début.
Pour cerner les buts de cette guerre, comprendre les hommes qui la font et analyser ses conséquences, il serait utile de centrer le propos sur deux idées-force.
Le coup d'état des faucons de Washington
Sans aller jusqu'à dater au carbone 14 les origines idéologiques de tel ou tel membre de l'administration Bush, il est cependant important de s'attarder quelque peu sur ces hommes et ces femmes qui constituent la clé de voûte du pouvoir du président américain.
De quoi s'agit-il ? Au départ, rien ne prédestinait le président George Walker Bush, le quarante-troisième depuis le début de cette confédération, à rompre avec sa culture conservatrice et isolationniste. Puis, vint le choc des attentats du 11 septembre 2001, choc ressenti comme un traumatisme majeur par l'Amérique. Une occasion toute trouvée par les collaborateurs directs de Bush de prendre le pouvoir en traduisant leur vision géopolitique d'une Amérique impériale, dont le modèle politique et démocratique est plus que jamais exportable au reste du monde. Au cœur de cette galaxie, on trouve Dick Cheney, vice-président, Condoleezza Rice, Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, Paul Wolfowitz, son adjoint - véritable « cerveau » de l'équipe -, mais aussi des conseillers, comme par exemple le conseiller Richard Perle (1). Cette OPA qui s'est exercée sur le président américain par les néoconservateurs n'est pas née du néant. Des années durant des think tanks, sorte de laboratoire d'idées, comme Carnegie, Brookings, Council on Foreign Relations, la Rand Corporation, l'Heritage Foundation ou encore le Stimson Center, ont minutieusement préparé le terrain, et trouvé des relais au sein même du pouvoir américain (2).
Les détenteurs de cette doctrine qui consiste à aller sur place déraciner le « mal » là où il se trouve pour que le modèle de société démocratique triomphe partout.
La guerre contre l'Irak est incontestablement l'acte inaugural d'une ère politique nouvelle, où les dirigeants américains n'hésitent plus à vouloir soumettre la réalité à leurs ambitions idéologiques. Aux dires des stratèges américains, la théorie des dominos visant à créer un effet de contagion démocratique, à partir du « modèle irakien » issu de l'après-Saddam, ne serait qu'un jeu d'enfant ! Tout cela reste à voir et à prouver…
Le chaos irakien…
En attendant de faire une évaluation précise des conséquences du nouveau désordre irakien -- dont personne ne peut prédire à l'heure actuelle l'ampleur des dégâts humains et matériels qu'il va générer --, les images transmises par les télévisions du monde entier suscitent des doutes et des interrogations sur les méthodes étasuniennes. Dans leur conquête militaire de l'Irak, les marines US et autres forces spéciales n'ont pas fait de quartier. Ils tiraient à vue sur tout ce qui bougeait de peur de subir des pertes. Des centaines de civils irakiens étaient la cible du déluge de feu venant du ciel ou des chars US. Les destructions sont considérables. Peu importe les critiques, les plans de guerre avaient plus ou moins tablé sur un chiffre portant sur les dégâts collatéraux, dont la pensée pourrait être résumée ainsi : « On ne fait pas la guerre sans casser des œufs ! ». Sans doute, mais la complexité irakienne va finir par s'imposer au nouvel ordre étasunien dans ce pays.
Que voit-on ces derniers jours dans les rues de Bagdad ? Des scènes surréalistes et insupportables, qui préfigurent le pire, où les bâtiments publics sont pillés, saccagés et brûlés sous les regards des militaires étasuniens qui laissent faire. A travers ces scènes, on ne peut s'empêcher de voir, là, les signes avant-coureurs d'une « somalisation » de ce pays. A qui profite cette anarchie et ce chaos ? Pourquoi les nouveaux maîtres de Bagdad n'ont-ils rien prévu pour stopper cette mise à sac généralisée ?… Les interrogations sont nombreuses et contribuent puissamment à entretenir la confusion sur les intentions US. Pourtant, les marines sont loin de perdre le nord dans cette affaire, puisqu'ils ont su « sécuriser », à temps, le ministère de l'énergie dans cette ville où tout fout le camp !
D'ores et déjà, à ce stade du conflit, où le pouvoir étasunien s'adonne, avec bonheur, au jeu de l'abeille et de l'architecte, les incohérences, les contradictions et les palinodies US commencent de transparaître au grand jour. S'il est vrai que Bush n'est pas l'Amérique, il n'en reste pas moins que l'antiaméricanisme risque de devenir, l'enlisement dans le bourbier irakien aidant, le sentiment le plus universellement partagé, au détriment des vraies valeurs de la société américaine. Hélas !
Hichem Ben Yaïche
benyaiche@hotmail.com
v Lire Débusher l'Amérique,www.vigirak.com
1) Lire, à ce propos, l'article du journal Haaretz, « White man's burden »par Ari Shavit (4 avril 2003). La consanguinité avec Ariel Sharon n'est plus à démontrer.
2) Voici le propos d'un « faucon » qui révèle l'état d'esprit dans cette entreprise américaine dans la région : « Au Moyen-Orient, on ne comprend que la force. Il faut écraser Saddam, pour l'exemple. Ensuite, vous verrez que les autres seront beaucoup plus coopératifs. » (Libération, 29 janvier 2003, p. 8).