On le sait maintenant : en Irak, une véritable guérilla contre les forces militaires US est en train de se mettre en place. Dans le désordre irakien, celle-ci va se nourrir de la confusion ambiante, du sentiment de frustration et d'insatisfaction de la population, des hésitations US et, surtout, du vide politique qui ne fait que perdurer. Incontestablement, il y a là, les signes avant-coureurs d'une somalisation du pays. Pour autant, les cent quarante mille soldats anglo-américains présents en Irak n'abandonneront pas leur mission. On peut même dire qu'ils souffriront le martyre, mais les enjeux géopolitiques, qui sont considérables, l'emporteront sur toute autre considération. On l'a écrit, théorisé, dit et répété : l'objectif visé par le président Bush, ses ministres, ses conseillers et les néoconservateurs qui inspirent son action est de faire émerger un « modèle démocratique » servant d'exemple à tout le Proche-Orient arabe ! A Washington DC, on veut croire aux forces des idées pour transformer l'état du monde, et surtout celui du monde arabe. L'hyperpuissance des USA, pense-t-on dans les cercles de décision, a les moyens de faire passer ce projet de la virtualité à la réalité. Cela reste à voir, tant l'équation comporte d'inconnues !
On peut être en total désaccord avec la vision US du monde arabe, mais, dans le même temps, on ne saurait évacuer en un tournemain le diagnostic qui en est fait. Il s'agit, au fond, de s'interroger sur les échecs et les impasses arabes. Pourquoi, malgré de nombreuses tentatives, les Arabes n'ont-ils toujours pas réussi à intégrer la culture politique démocratique ? Pourquoi les Arabes, en général, ressassent-ils en permanence, comme un réflexe pavlovisé, les gloires du passé ? Qu'est-ce qui a conduit à ce que l'islam soit instrumentalisé, à ce point, par des courants salafistes, prônant et pratiquant la violence comme arme de changement ? Pourquoi le refus du réel et le choix de « héros négatifs » pour incarner certains rêves d'aujourd'hui ? Tant de questions qui nécessitent des réponses urgentes des élites et des pouvoirs politiques arabes.
On ne peut s'empêcher de penser que ce profond malaise, qui n'est autre qu'un grand mal-être, est installé dans la durée et va tarauder l'esprit de nombreuses générations d'hommes et de femmes. Ce n'est pas un truisme que de le dire. C'est loin d'être une mince affaire. Je dirais même qu'il y a péril en la demeure. Les divisions de l'islam risquent même de conduire à des interminables fitnas (discordes), rendant plus insaisissable encore et plus incompréhensible cet univers pour le monde extérieur.
Au-delà des actuelles interrogations de fond sur la place de l'islam dans une société moderne (un sujet primordial pour ce troisième millénaire), il y a des urgences auxquelles personne ne peut rester indifférent : qu'offrir à une jeunesse impatiente, qui vit dans l'angoisse du présent et à court de perspective d'avenir ? Partout, s'inscrit en pointillé, une désespérance qui, du Maroc à l'Arabie Saoudite, en passant par l'Algérie et ailleurs, nourrit l'action de desperados d'un type nouveau.
Angoisses existentielles
Dans l'aire arabe, l'électrochoc de la guerre US en Irak -- pour ne parler que de cela -- est loin de produire tous ses effets. On l'a vu dans le passé, la conscience arabe met toujours du temps à métaboliser les chocs et les coups. Cela tient à son biorythme et à une autre temporalité fondamentalement façonnée par la culture islamique.
D'ores et déjà, les conséquences du traumatisme (mental) sont visibles à travers un retour encore plus marqué vers la religion. L'interprétation qu'on peut en faire ? Il faut y voir là une manière de se sécuriser, de se sanctuariser et de tenter de se protéger contre les agressions extérieures. Il est encore trop tôt pour dire ce qu'il adviendra de ce mouvement.
Bien sûr, les réalistes savent que les réponses aux angoisses existentielles des peuples arabes -- et bien au-delà -- doivent émaner de l'intérieur, mais les concepteurs US du nouvel archétype démocratique irakien, en émergence, ont tout intérêt à se méfier de leurs certitudes. Dans le cas de l'Irak, même si, en apparence, l'axiome de base -- qu'on peut résumer dans cette fameuse phrase « Pour être colonisé, il faut être colonisable » (1) --, peut en partie se vérifier, il n'en reste pas moins que les USA mettent consciemment le doigt dans l'engrenage d'une région, où les vieux démons peuvent, à tout moment, ressurgir. On n'est pas loin, ici, du choc des cultures !
L'Irak, champ d'expérimentations ? Difficile de prédire sur quoi débouchera « l' ?uvre civilisatrice » des USA. En attendant que l'écume des jours se tasse, contentons-nous de méditer les mots, étonnants de lucidité, d'un soldat US : « Que pouvons-nous faire ici ? Le peuple irakien a 5000 ans d'histoire derrière lui, alors que nous, Américains, nous en avons que 200 ! » (2) Cela se passe de tout commentaire.
Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com
1) A coup sûr, aujourd'hui, on peut « dominer » ou « coloniser » des pays ou des populations à distance. Il faut analyser aussi la présence militaire US, désormais permanente, par rapport à ses intérêts stratégiques, dit « vitaux ». (2) Propos tenus dans un reportage télévisé en Irak et diffusés dans un « JT » de France 2, avril 2003.