« We've got him ! ». Souvenons-nous de ce cri du coeur de l'administrateur civil US en Irak, Paul Bremer, le 14 décembre dernier à Bagdad, qui traduisait une jubilation à peine contenue devant le succès de la capture de l'ancien dictateur irakien. Jubilation mais surtout soulagement, au terme de mois pénibles d'impuissance médiatisée des forces de la coalition, soumises au harcèlement meurtrier et humiliant d'une résistance commodément imputée aux fidèles du Rais en fuite. Le mérite de sa capture, immédiatement attribué par l'Administration et les médias républicains au travail des forces et des services US, fit peu de cas de l'aide des factions locales kurdes, sans même évoquer l'hypothèse, rapidement minorée, d'une reddition négociée d'un Saddam à bout de forces, tapi dans un trou à rat, qui aurait eu évidemment moins de lustre que celle de la capture martiale d'un dictateur encore animé de la volonté de nuire. Quelle que soit la vérité des faits, "on" espérait en tout cas de cette mise en scène une amélioration sensible de la situation sécuritaire, un souffle salutaire de popularité en période électorale pour le président George W.Bush, une valeur d'exemple et d'entraînement enfin, pour les alliés traditionnels mais rétifs de l'Amérique, qui aboutirait à l'implication croissante de l'ONU souhaitée par Washington pour partager le fardeau financier, humanitaire et militaire de l'occupation.
Las ! Deux mois plus tard, force est de constater l'inanité de ces chimères et l'enlisement sans équivoque de la coalition dans un bourbier politique et militaire. Au-delà de ce théâtre d'ombres irakien, la situation sur le front global de « la guerre à la terreur » n'est au demeurant guère plus réjouissant. Donald Rumsfeld, lui-même semble douter, dans l'intimité de notes rédigées à l'adresse de ses proches collaborateurs, des vertus dissuasives de la guerre préventive ! Mais cette lucidité n'entraîne pas d'évolution notable dans l'approche US, comme en témoigne l'indécence des commissions parlementaires d'enquête mandées sous la pression, par le président Bush, à la suite du premier ministre britannique, face aux introuvables armes de destruction massive irakiennes. Ce secret de polichinelle, malheureusement -- ou délibérément -- éventé, pour le grand public, par les récentes déclarations de David Kay, ancien chef de la mission d'inspection américano-britannique (IGS) après la fin des bombardements (mais surtout, dès 2002, par l'ancien inspecteur de l'UNSCOM Scott Ritter), conduit de fait à une nouvelle mise en scène, destinée à mettre tout le monde d'accord sur une vérité comestible et des boucs émissaires souhaitables. Le mea culpa du « limier » US, qui dédouane, au passage, les dirigeants US et britanniques, rappelle le burlesque des récents aveux, aux accents staliniens, du père de la bombe Pakistanaise, avouant des activités proliférantes avant d'être « pardonné » par le chef de l'Etat Pakistanais. Comme chacun sait, le ridicule ne tue pas en politique et l'on peut toujours espérer sauver les apparences en y mettant les formes. Les peuples étasunien et britannique sont d'ailleurs manifestement prêts, à quelques exceptions près, à se laisser encore berner et à vouloir croire en la bonne foi originelle de leurs dirigeants. Cette mise en scène pathétique d'un président et d'un premier ministre qui créent eux-mêmes les instances appelées à se prononcer sur leur intégrité politique et morale serait presque risible si elle ne poussait trop loin le déni démocratique. Ainsi parvient-on à escamoter la vérité crue d'un engagement militaire en toute connaissance de cause (pas de menace irakienne imminente ni d'armes de destruction massive), motivé par des paramètres économiques et géostratégiques difficilement avouables ex abrupto.
Fi donc de ces considérations morales dérisoires, soyons magnanimes. Le problème reste toutefois que, même pour le plus cynique et réaliste des observateurs, la stratégie US de lutte contre le terrorisme est par trop inefficace. Le déplacement en Irak du théâtre de l'affrontement central entre extrémistes wahhabites et ubris américaine ne pouvait, à l'évidence, être durablement escamoté par les images de la capture d'un homme déchu, hirsute, hagard, se prêtant à l'examen de sa dentition et de sa tignasse comme un vulgaire clochard. L'intérêt affirmé de cette dégradante mise en scène, était, paraît-il, de montrer au peuple irakien que le tyran sous le règne duquel il avait vécu dans la terreur pendant un quart de siècle était désormais définitivement hors d'état de nuire. C'est là une incompréhension fondamentale des ressorts psychologiques les plus élémentaires. Il semble plus que probable, en effet, sans même parler du cercle des proches et bénéficiaires du régime déchu, aujourd'hui amers, démunis et vindicatifs, que la majeure partie des Irakiens haïssaient sans doute Saddam Hussein, mais secrètement, en leur c ?ur. Ils ont certes vécu toutes ces années sous son emprise et sa terreur, mais aussi victimes d'une forme de charme maléfique qui ne les a pas conduits à la rébellion, par impuissance, lâcheté ou peut-être complaisance envers l'esprit de défi mégalomaniaque qu'incarnait Saddam, dans un monde peu à peu mis en coupe réglée par une Amérique sans contrepoids à partir des années 1990. L'Irak, sous la férule de ce dictateur sanguinaire, était de fait un grand pays, qui sut tenir tête aux USA. Le faste des palais sadammiens inspirait sans doute tout autant le respect que le dégoût, et il est évidemment douloureux pour une population de rompre l'enchantement aussi brutalement sans s'humilier. De même qu'une partie du peuple serbe, ne nous en déplaise, voit toujours dans Slobodan Milosevic, certes, un tyran, mais aussi un chef courageux principalement coupable d'avoir échoué dans son projet de grandeur nationale, la capture infamante Saddam Hussein incarne l'humiliation de tout un peuple coupable de l'avoir subi et/ou soutenu, pour de bonnes et de mauvaise raisons.
Aussi peut-on malheureusement gager que si la résistance, dans le temps, s'essoufflera probablement quelque peu, son moteur principal, l'occupation violente et prédatrice du sol irakien, promet aux forces US un avenir sanglant. Pire, c'est l'édifice politique fragile improvisé par Washington qui est menacé par des attaques croisées ou en faisceau, contre la frange croissante d'une population condamnée, pour survivre, à collaborer avec l'occupant, mais aussi contre les factions kurdes irakiennes, tentées par un rapprochement opportuniste et contre les forces chiites, dont les leaders entendent tirer sans attendre, les fruits de leur supériorité démographique. Certes les partisans d'un régime déchu, n'ayant plus rien à perdre et nantis d'armements importants, sont en cause, mais on ne saurait négliger l'intérêt de chacun des acteurs locaux à entretenir un niveau de violence, d'insécurité et de gabegie important, sans parler du théâtre inespéré qu'offre l'Irak pour des actions terroristes anti-occidentales entrant dans le cadre de l'affrontement majeur déclaré depuis bientôt trois ans.
En dépit du triomphalisme permanent des déclarations de responsables de l'Administration US, qui nous expliquent que l'on est sur la bonne voie dans « la guerre à la terreur », on ne peut que s'inquiéter de la vision restrictive des stratèges US des modalités de la lutte à mener pour la reconquête d'une influence en déclin. La tendance de Washington à faire de tout combat un duel à mort, et cet élan presque révolutionnaire qui aime à montrer les têtes se balancer au bout des piques font évidemment le jeu de « l'ennemi ». Le choix de la vulgarité et de l'indignité (pensons à l'infamant jeu de cartes à l'effigie des principaux responsables irakiens) déshumanise au demeurant l'affrontement, en fait un jeu de mort inéluctable et attendu. Ainsi s'affirme une vision du monde effrayante, simplifiée à l'extrême, jeu de massacre dans une atmosphère de fête morbide, où l'on joue, littéralement, aux cartes avec ses ennemis, spectacle irréel servi par des médias peu ou prou complaisants, qui vendent la « guerre contre la terreur » comme un voyage nécessaire et sans grand risque au bout de l'enfer.
Derrière la scène, on oubliera pudiquement les cadavres innombrables, les « dommages collatéraux », inéluctables et dûment regrettés, les « petits côtés » du grand show historique qui va sauver la démocratie mondiale (et surtout le marché) des monstres rétrogrades et sanguinaires qui nous menacent, nous, consommateurs avides, jamais repus mais si bien intentionnés. Mais au fait, faut-il vraiment oublier tout cela ?
1) En référence à la déclaration aux membres du Congrès de David Kay, ex directeur de la mission de vérification américano-britannique sur les AMD en Irak Mémorandum du 16 octobre 2003, dont la teneur, médusante pour un peuple étasunien entretenu dans l'illusion d'une victoire imminente et en tout cas possible de l'Amérique sur le fléau terroriste, a été révélée par « USA Today ».