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U.S.A. CONTRE "GLOBAL TERROR" : QUI GAGNE LA BATAILLE DES IMAGES ?
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MEDIA


jeudi 6 mai 2004, par F.-B. Huyghe
Guerre au terrorisme et guerre des symboles
U.S.A. contre "Global Terror" : qui gagne la bataille des images ?
L'image, l'interprétation et l'humilation

Le terrorisme constitue une stratégie politique violente et asymétrique, sporadique et clandestine, au service de desseins symboliques. L'acte (l'attentat) est ambivalent. Sa force est destructive : un terrorisme sans ravage, c'est du bavardage. Mais il vise à produire du sens.

Si la valeur militaire de l'action pesait plus que sa réputation, ce serait une guérilla ou une guerre de partisans. Du fait de son ambiguïté, le terrorisme oscille entre action et proclamation, « guerre du pauvre » et « propagande par le fait ». Le « message » terroriste ne peut se réduire aux conséquences psychologiques qu'on lui prête : panique contagieuse, ou contrainte sur des autorités et la population. Ce n'est pas non plus -- pas seulement -- une sanglante performance « publicitaire » pour conférer un écho à des thèses préexistantes. Son message est complexe, même quand il fait l'économie de toute explication (celle que fournit parfois le communiqué, accompagnant l'attentat), même quand il s'exprime par le choix d'une victime emblématique. La cible signifie nécessairement autre chose qu'elle-même. Selon la formule consacrée, en tuant un homme, le terroriste tue une idée. Il en exprime aussi une autre que ce soit par le geste ou par la phraséologie.

La relation stratégique entre terroriste et contre-terroriste oppose une pratique de perturbation à une politique de contrôle. Mais si l'on se place au niveau symbolique, il faut parler d'une guerre de l'interprétation. Elle se déroule sur une scène qu'aucun des deux acteurs ne maîtrise entièrement, notamment celle des médias. Le message terroriste produit au moins trois types d'informations ou de relations

Identitaires et communautaires : il dit en particulier au nom de quel acteur historique (Prolétariat, Peuple, Oumma ?) agit le terroriste et qui il veut représenter.

Proclamation et anticipation : l'acte terroriste est censé changer une situation historique (la Vengeance ou la Révolution sont proches). Il oblige ainsi chaque camp à se dessiner et prétend rassembler le sien : tout terroriste est un avant-gardiste.

Enfin humiliation et dénonciation : l'ennemi est désigné, rabaissé, averti de sa prochaine chute (tremblez, tyrans) et démasqué : plus coupable, plus dominateur mais aussi plus vulnérable qu'il ne le semblait.

Face à cette « révélation » du terroriste -- proclamant au nom de qui il parle, ce qui va se produire, qui est vraiment l'adversaire --, le contre-terroriste pratique une dénonciation. Quand le premier tire le sens « vers le haut » et prétend donner à son action une dimension éthique, voire métaphysique, le second ramène à des réalités moins nobles. Quand le terroriste convoque à son tribunal le Peuple, l'Histoire, la Nation, la Volonté de Dieu son adversaire réduit tout à des intérêts, des insuffisances ou des déviances.

Ce qu'est l'acteur terroriste ? une organisation criminelle non représentative, répond-il.

Ce qu'il fait ? une vaine tentative nihiliste et irrationnelle.

Qui il vise ? La démocratie dont la formule consacrée assure qu'elle ne cèdera pas à la violence.

Chacun prétend ainsi démasquer l'autre à travers violence et contre-violence. La guerre de l'interprétation est aussi celle du statut des protagonistes et de leur action. Du moins tel était le bizarre dialogue qui s'était instauré jusqu'à ce que la « War on Terror » ne confère au terrorisme, qui est une méthode, le statut d'entité d'un nouveau type (le Chaos, les « extrémistes qui haïssent la liberté »), en faisant l'ennemi principal.

La théorie des trois T (la nécessité de lutter préventivement contre le Terrorisme, les Tyrannies qui le favorisent et la Technologie des armes de destruction massive) confère paradoxalement à l'organisation de ben Laden la dignité de référent absolu : le Mal en fonction de qui s'organise toute la stratégie. Les deux adversaires s'accordent pour mythifier une gigantesque lutte « pour le c ?ur et l'esprit des hommes » dont les opérations militaires ne sont qu'un épisode ou un complément. La relation traditionnelle qui unit l'organisation terroriste à l'État qu'elle combat est ici bouleversée.

Outre cet arrière-plan idéologique, le conflit pour imposer son interprétation du fait terroriste dépend des technologies de transmission d'une époque. De la propagande par le fait au terrorisme spectacle ou de l'opuscule pour groupuscule à la tuerie en mondovision, le visage de la terreur s'adapte à la médiasphère : presse à grand tirage, radio que l'on écoute au fond des campagnes, ou live cathodique planétaire. Longtemps la lutte antiterroriste a été pensée en termes de propagande (dénonciation et réfutation de l'idéologie adverse). Ou encore de tribunes concédées ou non à l'organisation terroriste. Comme si c'était au contenu explicite du message ou à sa force persuasive qu'il fallait faire obstacle.

Le nouvel enjeu est désormais celui la puissance des images et des images de la puissance. Dès le 11 Septembre, la vision apocalyptique des tours détruites est interprétée par ses auteurs comme la manifestation de la colère divine : un châtiment contre les icônes représentant l'Occident, l'arrogance, la globalisation, les tours de Babel ? Depuis, les jihadistes tentent de reproduire la grande humiliation par laquelle -- en vertu du principe d'unicité du mal -- ils espèrent compenser celles subies depuis la chute du califat. À défaut ils rappellent à l'hyperpuissance et à ses alliés qu'ils sont l'hypercible : à globalisation du pouvoir, mondialisation des objectifs.

De leur côté, les stratèges U.S. se sont juré de ne plus reproduire les erreurs du passé (du Vietnam à Mogadiscio), les renoncements qui accréditeraient l'idée de la faiblesse U.S. Ainsi, comme le disait G.W. Bush, reculer en Irak persuaderait les ennemis des USA de leur « décadence ».

Dans cette perspective, le conflit porte sur le contrôle des flux d'images du conflit. Un flux dont les médias occidentaux n'ont plus le monopole, en particulier, face aux télévisions satellitaires arabes. Un jeu étrange s'instaure ainsi. De la mort ou de la souffrance, il détermine ce qu'il est licite de monter. Chaque fois, qu'il s'agisse des morts du 11 Septembre ou des pertes civiles, des cercueils de GI's ou de celle de Saddam Hussein, la même compétition pour le monopole de l'horreur et la souffrance, la même lutte pour construire la réalité visible.

L'autre grand changement se traduit par une nouvelle « résistance » aux images (ou du moins au supposé pouvoir de persuasion des mass media). Ce sont les phénomènes d'incrédulité de masse, des rumeurs (notamment les théories de la conspiration fleurissant sur Internet), d'interprétation délirante, de contre-interprétation. Bref tout ce qui fait que posséder les médias ne garantit en rien la maîtrise sur les grilles de lecture que leur opposent les destinataires.

La lutte qui se déroule sur ces deux champs de la bataille de l'interprétation, qui illustre le constat que faisait Hannah Arendt il y a déjà quelques décennies : « Faire de la présentation d'une image la base de toute politique, -- chercher, non pas la conquête du monde, mais à l'emporter dans une bataille dont l'enjeu est « l'esprit des gens » --, voilà quelque chose de nouveau dans cet immense amas des folies humaines enregistrées par l'histoire.  » (in Du mensonge à la violence)

François-Bernard Huyghe aobsinfostrat@club-internet.fr

Ce texte est le résumé d'une intervention devant l'Institut des Hautes Études de la Sécurité Intérieure

Voir aussi de F.B. Huyghe "Quatrième guerre mondiale Faire mourir et faire croire" Ed. du Rocher

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