Jour après jour, le monde entier découvre, en Irak, l'« œuvre destructrice » du président George W. Bush et des faucons de son administration. Le désastre -- tant craint par ceux qui connaissent le sujet -- est là, sous nos yeux. En quelque treize mois de présence militaire US, on est passé de l'Etat irakien à une entité ectoplasmique, où tout est mesuré -- et ramené -- à l'aune de l'identité ethnico-religieuse. Il ne s'agit pas, dans mon esprit, d'attribuer aux USA tous les maux de l'Irak, mais il n'en reste pas moins qu'ils ont largement généralisé et amplifié cette pratique. Certes, l'anthropologie et l'ethnologie permettent de comprendre les ressorts profonds d'une société et de sa culture, mais ce savoir ne tire sa validité que s'il est constamment mis à l'épreuve du réel, à travers des hommes et des femmes qui ont les outils nécessaires pour l'interpréter et le traduire correctement dans les faits. Tout cela pour dire que, dans le cas de l'Irak, les Etasuniens sont certes d'excellents techniciens, mais qu'ils sont de piètres praticiens. Les moyens techniques et militaires considérables du CentCom, le centre de commandement militaire US basé au Qatar, et les quelque neuf cents fonctionnaires travaillant sous l'autorité de Paul Bremer n'ont pas suffi d'éviter que des erreurs majeures soient commises. L'actualité dramatique de ces dernières semaines montre que les architectes en chef de la politique irakienne des Etats-Unis d'Amérique ont tout compris et fait de travers. Pis encore : la généralisation du désordre et le profond rejet que suscitent les forces militaires US auprès de la population irakienne indiquent clairement que celles-ci sont bel et bien dans une impasse. Détestation, ils sont devenus.
Hier au Vietnam, aujourd'hui en Irak, on croit venir à bout d'une rébellion par la seule force des armes, en n'hésitant pas à utiliser, à Falloudja par exemple, des avions AC130, dont la puissance de feu détruit tout sur son passage (1).
Incontestablement, les USA sont enlisés, mais ils n'abandonneront pas, pour autant, l'Irak. Les néoconservateurs au pouvoir à Washington ont réussi à faire passer leurs idées dans tous les rouages clés de l'Etat fédéral. L'ère du « Global War On Terrorisme » (Gwot) -- la guerre globale contre le terrorisme -- n'est qu'à ses débuts. De l'Afghanistan en Irak, en passant par d'autres pays arabes, les ambitions géostratégiques US dans l'Orient arabe sont loin d'être au stade de l'épure. Le paradigme ne relève plus, en effet, de la seule rhétorique : il est largement entré dans le champ de la concrétisation (2). Ce projet s'appelle le « Grand Moyen-Orient » (3). Les deux maîtres mots de cette « nouvelle frontière » : démocratie et libre-marché. Voici les deux mamelles -- nous dit-on dans les milieux politiques US -- qui vont nourrir des sociétés arabo-musulmanes, « enfermées dans des archaïsmes moyenâgeux », dont l'intégrisme n'est que le bras armé.
Depuis le 11 septembre 2001, le complexe militaro-industriel US, les services de renseignement, le travail d'expertise polémologique, etc., se sont redéployés et recentrés sur l'univers arabe et musulman. Il s'agit d'une option doctrinale majeure pour les USA. Il n'est guère difficile, à cet égard, de vérifier cette réalité : les sources ouvertes sont nombreuses et diverses. Rien n'est dit que l'Amérique réussira son nouveau messianisme. En tout état de cause, ses multiples « ratés » en Irak n'augurent rien de bon. L'amplification de la violence montre les limites de la méthode US. Vous avez beau avoir les meilleures technologies du monde et les armes les plus sophistiquées, mais gare aux erreurs psychologiques à l'endroit des Irakiens ! L'antiaméricanisme qu'on observe en Irak et ailleurs sert de ciment à toutes les oppositions, en réveillant parfois les « vieux démons » des peuples. Le dilemme de Bush est de ne pas admettre ses erreurs sur les « faux prétextes » sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein. Cette attitude est en train de le conduire dans une « fuite en avant » dont on peut craindre les conséquences. Un autisme qui nourrit tous les extrêmes. Mais qui arrêtera les jardiniers de l'enfer moyen-oriental ?…
Des aspirations longtemps bridées…
Pendant ce temps, que font les Arabes ? Pourquoi cette absence de prise sur les événements et les choses ? Il est grand temps que les langues se délient pour que chacun entre dans une clarification nécessaire par rapport aux grandes questions de notre époque moderne. Le débat démocratique, pluraliste, ouvert, est la meilleure maïeutique pour accoucher du nouvel homo arabicus. Les dirigeants arabes, qui ont souvent ignoré les vraies aspirations de leurs peuples, sauront-ils tirer les bonnes leçons de l'Histoire ? Dans un contexte de spasme et de crispations des sociétés arabes, le temps presse pour éviter que la religion soit la seule explication de la complexité du monde.
Je ne sais pas vraiment si l'on mesure suffisamment l'ampleur de la tâche à entreprendre. Mais le salut passe par là, obligatoirement !
Hichem Ben Yaïche
(1) Il suffit de cliquer sur ce lien pour connaître les caractéristiques de cet avion « tueur ». http://www.sftt.org/AC130_Gunship.wmv et http://news.ft.com/servlet/ContentS...
(2) Lire ma chronique, « L'Orient arabe : le nouveau paradigme US » in www.vigirak.com.