Dans quelques semaines les Etats-Unis d'Amérique vont commémorer les attentats du 11 septembre 2001. Choc émotionnel, traumatisme psychologique, deuil national transposé à l'échelle du monde…, les séquelles restent profondes, trois ans après le drame. Le président Bush et l'équipe de néoconservateurs qui l'entoure ont trouvé là, une occasion en or, pour mettre en œuvre leur stratégie de « guerre mondiale contre le terrorisme ». Un concept nouveau qui consiste à traquer et éradiquer, partout où ils se trouvent, les « ennemis de l'Amérique ».
Depuis lors, on a assisté, parallèlement à la mise en place de cette politique, au déclenchement de deux guerres -- celle d'Afghanistan, suivie de celle d'Irak --, avec le déploiement de moyens technologiques gigantesques jamais vus jusque-là. De cette démonstration de force, expression maximale de la puissance, les USA en avait besoin pour impressionner et « terroriser » leurs adversaires réels ou potentiels. Cela servait aussi d'exutoire à leurs frustrations de ne pas avoir su anticiper une agression sur leur propre territoire, dont on pensait qu'il était, pour longtemps, sanctuarisé.
Il ne s'agit pas de retracer cette histoire que j'ai eu, à plusieurs reprises, l'occasion d'aborder ici(1). Aujourd'hui, on dispose de suffisamment d'éléments pour analyser les conséquences de l'action des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak. Des centaines de morts et des milliards de dollars dépensés, avec des résultats plus qu'aléatoires. L'ampleur du chaos irakien, particulièrement, montre que les stratèges étasuniens se sont lourdement trompés dans cette affaire. Personne n'est en mesure aujourd'hui de dire ce qu'il adviendra de l'Irak, pays complètement désarticulé, désorganisé et livré aux surenchères communautaires. Sans vouloir faire de procès d'intention au nouveau pouvoir, force est de constater que celui-ci s'achemine vers un régime autoritaire. Les maladresses commises dans sa gestion de la rébellion de Nadjaf, du leader religieux Moqtada al-Sadr, soulignent clairement son incapacité à garder son sang froid par rapport aux événements. Et le reste est à l'avenant !
Mais l'essentiel est ailleurs. Pour tout esprit normalement constitué, il y a un temps pour l'émotion et un temps pour la raison. Et il s'agit maintenant de mesurer à l'aune de la rationalité la multitude d'informations disponible sur notamment el-Qaida de Oussama Ben Laden. Certes, personne ne doute des intentions maléfiques et terroristes de ce mouvement et son degré de dangerosité ; mais quand on examine de près cette question, en mettant à l'endroit les pièces du puzzle, on découvre un certain nombre d'« anomalies ». Ces interrogations, je vais tenter de les décrypter en deux points.
Les USA ont-ils surestimé exagérément el-Qaïda ?
A force d'interrogatoires et de debriefings, en faisant notamment parler les détenus de Guantanamo Bay et d'ailleurs, les services de renseignements US connaissent parfaitement l'essentiel sur l'organisation de Oussama Ben Laden. Au-delà du premier cercle, qui n'est plus en mesure d'être opérationnel aujourd'hui, et au regard des profils des personnes arrêtées ou en fuite, on pourrait être légitiment tenté de dire : les autorités politiques US auraient-elles gonflé exagérément le pouvoir d'el-Qaïda ? Plusieurs arguments viennent renforcer cette interrogation. Loin de minimiser le pouvoir de nuisance de ce réseau, on peut douter sérieusement de l'épouvantail agité régulièrement par certains responsables étasuniens sur des « attaques imminentes » d'el-Qaïda. Privés de territoire, encerclés et traqués dans le Sud Waziristan, les dirigeants et leurs centaines de partisans sont dans une nasse et leurs jours sont comptés. Depuis la mi-juillet 2004, l'armée et la police pakistanaises ont arrêté une soixante de militants terroristes. Forces spéciales, technologies de pointe, écoutes extrêmement poussées et utilisation de satellites-espions, etc., les USA savent qu'ils sont en train de gagner la partie, en visant la « tête pensante » de ce mouvement.
Mais alors pourquoi l'administration de Bush continue-t-elle à exagérer la menace ? La presse US, qui retrouve sa tête et sa pugnacité d'antan, aborde régulièrement ce sujet, et dénonce cet alarmisme, qui semble « répondre » de plus en plus à des raisons électoralistes évidentes.
L'organisation el-Qaïda est-elle finie ?
Les agences de renseignement disposent d'une base de données uniques sur les mouvements terroristes, se réclamant du radicalisme islamique. Les 45 milliards de dollars de budget montrent qu'on ne lésine pas sur les moyens pour « entrer en intimité », pour mieux les vaincre, avec ces organisations. Les Européens ont eux-mêmes acquis un vrai savoir-faire sur ces questions. C'est une lutte qui s'installe dans le temps, durablement. Les autres pays du monde participent d'une manière ou d'une autre à cette « guerre de l'ombre », contre un ennemi invisible, en perpétuel mouvement, mais qui n'est pas - loin s'en faut - invincible. Bientôt el-Qaïda sera une coquille vide. C'est déjà en partie vrai. Il faut lire les travaux de l'universitaire Marc Sageman (Université de Pensylvanie), qui vient de publier Understanding Terror Networks (Comprendre les réseaux terroristes), pour se pénétrer de la nouvelle logique des terroristes (2). 382 profils ont été ainsi établis permettant de comprendre le nouveau spectre du terrorisme se revendiquant d'el-Qaïda. Une foule d'informations qui ont le mérite de passer par les mains expertes d'universitaires, et qu'on peut prendre en considération, sans prendre le risque de se faire manipuler.
Ce que l'on peut dire, c'est que, quelles que soient les ruses utilisées, les nouveaux desperados sont condamnés à vivre dans un espace vital qui se réduit de plus en plus en peau de chagrin. Toute ces transmutations ne doivent pas masquer les mobiles et les raisons de ce terrorisme. Jusqu'ici George Walker Bush et ses conseillers se sont contentés d'observer le « déferlement de haine », sans s'interroger pour autant sur ses vrais motifs. Il faudrait peut-être commencer par là… Comme on le voit les violences procédant du terrorisme sont loin d'être une mince affaire. Celles-ci se généralisent et touchent des innocents. Les Américains sont loin d'être la première cible. Mais le moment est peut-être venu de penser autrement la géopolitique. Les élections présidentielles US vont considérablement conditionner ce choix. Rendez-vous le 2 novembre prochain.
Hichem Ben Yaïche benyaiche@hotmail.com
(1) Lire sur les relations Oussama Ben Laden et les Etats-Unis le livre "Les coulisses de la terreur", de Richard Labévière (éd. grasset). Des pages bien éclairantes sur ces deux anciens "partenaires". (2) Lire son entretien accordé au journal « Libération » du mardi 17 août 2004. (http://www.liberation.fr/page.php ?Article=231106)