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VIEILLE PROPAGANDE ET NOUVEAU CONFLIT
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mercredi 15 janvier 2003, par F.-B. Huyghe
Vieille propagande et nouveau conflit

La « vieille » propagande ne consiste pas - pas seulement- à convaincre un ou plusieurs individus d'une affirmation (cela, c'est de la persuasion ou de la publicité). Par une action délibérée, planifiée et généralement durable, la propagande doit inciter un groupe à adopter des affirmations de fait et des jugements, formant à la fois un tout cohérent et contredisant ceux d'un autre groupe. Elle est par nature collective, idéologique et mobilisatrice : c'est toujours un discours contre. Elle est potentiellement militante ou militaire, pour autant qu'elle divise en deux camps, l'ennemi et nous, et oblige à choisir. Elle est facilement dénonciatrice. Elle répugne à la neutralité ou à la nuance. Pour elle le Bien, au sens politique, éthique, voire esthétique, ne peut être que d'un seul côté et le Mal tout entier de l'autre. Et si possible, le succès, le sens de l'Histoire ou les bénédictions du sort doivent se répartir de façon tout aussi inégale : il est rassurant de savoir qu'un ennemi abominable ne peut qu'échouer et qu'il se trouvera assez de gros bataillons pour faire triompher la cause qui agrée à Dieu. On le voit, la propagande ne consiste pas seulement à faire tenir un énoncé pour vrai ou désirable, à travers une représentation de la réalité orientée dans le sens voulu. Il s'agit de changer les cadres même du jugement collectif. La propagande formate la perception du réel pour formater les esprits. Elle cherche à intégrer à une communauté partageant la même vision rassurante et, accessoirement, à désintégrer le groupe adverse en le culpabilisant, en le divisant ou en le démoralisant.

Techniques de la croyance

La propagande n'a pas forcément besoin d'abuser des mensonges stricto sensu : elle peut se contenter de mettre en valeur des faits vrais ou vraisemblables, Il est souvent contre-productif de recourir au grossier « bobard », qui risque d'être démenti ; mais le propagandiste doit toujours faire oublier une partie de la réalité, Au minimum, il la simplifie assez pour qu'elle rentre dans ses cadres. En ce sens, cette pratique est aussi ancienne que le conflit. Mais elle n'a pris sa dimension moderne qu'avec la Première Guerre Mondiale. Pour cela il fallait la conjonction des médias de masse, des massacres de masse et des idéologies de masse. Deux facteurs supplémentaires ont joué dans le même sens. Il fallait d'abord une bureaucratie (en 1914 chacun des belligérants se dote de véritables services administratifs voués à la censure des journaux, à la dénonciation des atrocités et échecs de l'ennemi, et de façon générale à tout ce qui peut maintenir haut le moral des civils et des militaires). Il fallait aussi la croyance en une méthode scientifique de manipulation des esprits. Les théories changeaient, béhaviourisme, pavlovisme, motivationinsme parfois teinté de psychanalyse, mais la conclusion était la même : des spécialistes savaient comment amener les masses à croire ce que l'on voulait. Et c'est cette croyance, en grande partie injustifiée, en l'efficacité de procédés simples et connus qui a toujours nourri l'effort systématique pour « gagner les cœurs et les esprits ».

Ajoutons, enfin, que la propagande mobilise souvent sa sœur adultérine : la désinformation.
-  Sœur puisque le but est le même que celui de la propagande, au moins dans ses objectifs négatifs : il s'agit d'affaiblir un camp par des imputations - généralement accusations de crimes ou complots - en démobilisant un adversaire, en divisant ses alliés ou en mobilisant contre lui les neutres ou les hésitants.
-  Mais cette sœur est adultérine, puisque la désinformation entretient des liens plus essentiels avec la dissimulation et le faux : elle trompe à la fois sur l'énoncé, les faits qu'elle rapporte (elle en fabrique au besoin de fausses preuves), et sur l'énonciation : la désinformation se présente comme émanant de source neutre, et, en aucun cas, comme une opération visant à convaincre ou à vaincre. La désinformation est plus agressive que la propagande : elle ne réunit qu'en une indignation commune, n'endoctrine pas (ou très indirectement) et vise prioritairement à faire perdre quelque chose à un adversaire : de la réputation, des capacités, du temps, des alliés, de la confiance en soi, bref son but principal est d'affaiblir. Ce n'est donc pas par hasard que le mot et l'idée (sinon la chose) sont apparus dans le contexte de la guerre froide. Un monde, divisé en deux camps, des spécialistes de l'action secrète et de l'offensive idéologique, une opinion internationale instable. Un camp au moins, celui du socialisme réel, dispose de relais complaisants dans l'autre. Dans le même temps, le monde devient, suivant l'expression consacrée, un village global. Or, chacun sait que dans tout village les faux bruits se répandent vite. Par la suite, la disparition du communisme a montré qu'à la guerre ou dans les luttes économiques, la déstabilisation informationnelle pouvait se pratiquer ailleurs qu'au K.G.B. On désinforme auss bien sur Internet (voire mieux) qu'à l'époque de la presse triomphante et des « idiots utiles ». Bref, si la propagande fabrique du consensus, la désinformation détruit des images, mais les deux sont complémentaires.

Règles éternelles, nouveaux médias

Tout cela a-t-il changé ? Oui si l'on considère que la vieille propagande s'inscrit désormais dans le cadre plus général des stratégies d'influence, de guerre de l'information, etc… Oui, si l'on croit qu'à l'heure de la télévision planétaire, de l'événement live et d'Internet, il n'est plus possible de caviarder un article ou d'imposer une version officielle des événements. Oui, si l'on conclut de l'exemple des derniers conflits que la mise en forme de l'opinion semble maintenant dévolue à la presse indépendante et aux intellectuels bien plus qu'à des fonctionnaires, à des militaires ou à des médias officiels.

Non, si l'on compare ce qui s'est dit, montré et écrit au moment de la première guerre du Golfe ou du Kosovo avec la propagande de la guerre froide ou des guerres mondiales. Ceux qui ont cru aux génocides de 200.000 kosovars préparé depuis des années par le plan « fer à cheval », ou que l'armée irakienne était la quatrième du monde sont-ils plus naïfs que ceux qui se sont laissé persuader que les uhlans coupaient les mains des enfants ou que le vietcong était une force patriotique totalement indépendante du Nord Vietnam ? Non, rien n'a changé, du moins si l'on considère avec quelle efficacité l'opinion occidentale, d'abord réticente, s'est enthousiasmé pour les frappes chirurgicales et les guerres humanitaires qui ne tuaient personne (personne de visible par CNN, s'entend).

Techniquement les moyens de manipulation de l'opinion ont évolué (un scoop sur les victimes de la barbarie adverse, dans le cadre de la concurrence des grandes chaînes de télévision, ne se manipule pas exactement de la même façon qu'un communiqué de victoire à la Goebbels) mais stratégiquement, les principes appliqués restent les mêmes. Et symboliquement ce sont les mêmes figures archétypiques (les poisons cachés de l'adversaire, les mères douloureuses, les enfants martyrisés,) qui sont mobilisées.

Pour une multitude de raison que nous avons exposées ailleurs, il est difficile de croire qu'il sera aussi facile de « vendre » la guerre d'Irak de 2003 que celle de 1991 ou que tout se déroulera suivant les plans des « communicants » de Washington. Ce que nous pouvons présumer, en revanche, c'est que les promoteurs de la guerre préemptive recourront aux mêmes techniques que leurs prédécesseurs de la guerre humanitaire. Or celles-ci sont relativement prévisibles.

Recettes de l'illusion

Dès que la propagande a été étudiée systématiquement, c'est-à-dire dès après la première guerre mondiale, les chercheurs ont tenté d'en résumer les grands axes. Ainsi, les « 10 commandements de Ponsonby » consistent à faire croire 1 que notre camp ne veut pas la guerre 2 que l'adversaire en est responsable 3 qu'il est moralement condamnable 4 que la guerre a de nobles buts 5 que l'ennemi commet des atrocités délibérées (nous pas) 6 qu'il subit bien plus de pertes que nous 7 que Dieu est avec nous 8 que le monde de l'art et de la culture approuve notre combat 9 que l'ennemi utilise des armes illicites 10 que ceux qui doutent des neuf premiers points sont soit des traîtres, soit des victimes des mensonges adverses (car l'ennemi, contrairement à nous qui informons, fait de la propagande).

Il existe plusieurs autres versions de ces petites recettes. Ainsi, pour Jean-Marie Domenach, la propagande suppose
-  La simplification et le choix d'une ennemi unique
-  -le grossissement et la défiguration des faits
-  - l'orchestration dans la répétition des thèmes principaux,
-  - La transfusion au sens de l'emploi des mythes préexistants et affects collectifs mobilisés au service de la cause
-  - Et enfin le principe d'unanimité et de contagion qui joue sur la pression conformiste que le groupe exerce sur l'individu Pour Alvin Toffler, la propagande efficace procède ainsi : Accusations d'atrocités, Gonflement des enjeux (la guerre devient un affrontement métaphysique du Bien et du Mal), Diabolisation de l'adversaire (diabolisation qui correspond souvent à son « hitlérisation » comme le montrent les exemples de Saddam et Milosevic), Polarisation (ou bien on est pour le camp du Bien, ou bien pour celui du Mal), Appel à la sanction divine (Dieu est avec nous), Méta propagande, c'est-à-dire accusation de propagande lancée contre toute information provenant de source adverse ou simplement contestant la version de votre camp.

Toutes ces énumérations - et probablement une douzaine d'autres dans les bons manuels - tombent juste, parce que les figures de la propagande sont aussi formalisées que les tropes de la rhétorique telle que la définissait Aristote (elle en est d'ailleurs une branche honteuse qui joue plus sur le pathos des passions que sur le logos de la Raison).

Test comparatifs

Que conclure ? Que nous allons réentendre les mêmes médiamensonges et revoir les mêmes images dont l'interprétation sera pareillement faussée ? Qu'il suffira de réactualiser les « trucs » de 1991 ou de 1999 ? Pour la première guerre du Golfe, il y a eu :

-  Les photos satellites qui montraient des concentrations de troupes irakiennes à la frontière de l'Arabie Saoudite (choses que, très curieusement, les satellites non américains ne voyaient pas)
-  Les fameuses couveuses débranchées
-  Les armes secrètes de Saddam, ces canons qui lanceraient leurs projectiles (biologiques et chimiques, bien entendu) à 700 kilomètres
-  L'abri d'Amayria à Bagdad où Saddam entassait délibérément des civils pour faire croire à une bavure de l'aviation américaine
-  Les nappes de pétrole provoquant la catastrophe écologique du siècle
-  Israël sous les gaz des Scud
-  Les résistants koweitiens fusillés qui se révélaient être des pillards irakiens
-  Les usines d'armes chimiques bombardées dont Nestlé reconnaissait après coup qu'elles produisaient du lait en poudre
-  Les dizaines d'exemples que n'importe quel lecteur peut se remémorer comme nous en relisant des ouvrages comme « Attention médias » de Michel Collon, devenu un quasi-classique sur le sujet

En 2002, nous avons déjà appris

-  La rencontre secrète de Mohammed Atta (wahhabite fanatique) et des agents secrets irakiens (baasiste, laïques et traîtres aux yeux de ben Laden)
-  - La maîtresse de Saddam, Mme Lampsos, qui révèle qu'il a rencontré et financé le chef d'al Quaïda
-  -Les tubes d'aluminium qui ne pouvaient servir qu'à fabriquer une arme atomique
-  - Les preuves grâce au satellite d'installation d'armes de destruction massive (le toit d'un bâtiment construit depuis 98 et photographié par satellite)
-  - Les dizaines de bombardements et les centaines de tonnes d'explosif sur la zone d'interdiction de survol qui ne touchent que des cibles militaires importantes et aucun civil
-  - Les traces surabondantes de la présence d'armes de destruction massive dont se prévalaient un rapport anglais et les services de renseignement américains, mais que les inspecteurs de l'Onu ne retrouvent jamais au sol.
-  Les calomnies sur les inspecteurs de l'Onu (l'un d'entre eux appartiendrait à un club sado-masochiste, ce qui doit le rendre indulgent pour Saddam)
-  - Les histoires que répandent toutes sortes d'organisations vouées à la propagation de la vérité : a) L'Office of Global Communication qui dépense 200 millions de $ à vendre la cause de la juste guerre b) Feu l'Office of Strategic Influence que Donald Rumsfeld lui-même a dû supprimer après les révélations du New York Times (« nous allons mentir à nos alliés ! »), c) Le groupe Rendon. Il a travaillé dès 1990 pour le Koweit comme Hill and Knowlton, puis avec la CIA pour organiser l'opposition irakienne « civilisée », celle du Comité National Irakien. Il aide maintenant le Département de la Défense à justifier la guerre à l'Irak moyennant près de 400.000 $. d) Le groupe informel de « communication stratégique » réuni autour de Ronald Rumsfeld pour mener la guerre de l'information (et où se retrouvent des lobbyistes, l'ancienne directrice d'Hill et Knowlton e) Le Comité pour la lLbération de l'Irak dont les actions de propagande sont coordonnées à celles de think tanks néo-conservatrices f) Les multiples organismes officiels ou officieux dont le lecteur pourra facilement trouver la liste en fréquentant simplement comme nous les sites américains pour professionnels de la pub et des relations publiques Et en 2003 ?

Parmi les scénarios vraisemblables, nous pourrions imaginer pour les prochaines semaines :
-  Les confessions d'un membre d'al Quaïda arrêté en Afghanistan sur la iraki connection
-  Celles d'un membre du Hamas : Bagdad commanditait les attentats-suicides
-  Celles d'un savant atomiste irakien passé clandestinement à l'Ouest avec sa famille : il aurait vu la base du docteur No construite malgré l'embargo. On notera que les ennemis de James Bond ont la particularité, comme ceux de W. Bush de construire dans des lieux invraisemblables des bases secrètes de plusieurs hectares, employant des milliers de personnes et consommant une énergie folle, avec des routes des moyens de transport surabondants, le tout sans que personne s'en aperçoive.
-  La saisie d'un cargo transportant des matières fissibles pour l'Irak (n'importe où sauf dans le Golfe du Tonkin)
-  Des photos satellites montrant des engins de science-fiction semi enterrés dans le sable du désert
-  Des atrocités au Kurdistan (n'importe où sauf du côté turc)
-  La découverte d'un plan secret d'invasion de Monaco avec les empreintes digitales voire génétiques de Saddam
-  Saddam s'apprête à lancer des missiles sur Israël, si possible un jour de fête religieuse
-  Un bordereau de banque suisse démontre qu'il a mis sa fortune à l'abri et qu'il subventionne les trafiquants de drogue du triangle d'or
-  Un grave incident éclate avec les inspecteurs de l'ONU qui servent de bouclier humain
-  Un avion de l'U.S. Air Force ou de la Raf survolant la zone d'interdiction est abattu par un missile sophistiqué. Les pilotes sont torturés par les irakiens.
-  -Toute autre idée qui pourrait venir à un lecteur de Robert Ludlum

Il subsiste néanmoins une différence. Lors de la première guerre du Golfe, les troupes de Saddam avaient bien pénétré au Koweït. On pouvait discuter du pourquoi, on pouvait discuter de ce qu'elles y faisaient et des atrocités qu'elles y accomplissaient, t on pouvait discuter de leurs projets, on pouvait discuter de leur volonté de négocier. Mais personne ne pouvait douter de leur présence. En 2003, il s'agira non pas d'interpréter des faits historiques, mais de les établir. La dangerosité de l'Irak sa capacité virtuelle de menacer la paix du monde sont pour le moment des objets de spéculation. Or la spéculation n'est pas très télégénique. Passer d'un thriller avec effets spéciaux à une histoire de détection à la Columbo (on connaît le coupable dès la première image, mais on ignore comment il sera découvert), c'est changer de genre. Pour dire les choses plus sérieusement, il n'est pas certain que l'opinion interprète les faits et les images suivant les mêmes codes qu'en 1991. Ni que les sources d'information puissent être autant contrôlées. Une fois tiré le premier coup de canon, réapparaîtront des schémas plus familiers. Mais d'ici là, la formidable machine à persuader peine sur sa première tâche. Pour combien de temps ?

François-Bernard Huyghe

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