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DÉMORALISER ET SIDÉRER
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mercredi 22 janvier 2003, par F.-B. Huyghe
Démoraliser et sidérer

Démoraliser et sidérer

Les vieux clausewitziens le savent bien, la guerre consiste à employer des forces physiques et morales pour atteindre les forces morales de l'adversaire. Lesdites forces morales se confondent souvent avec le « moral » tout court. Cet objectif militaire est aussi difficile à détruire qu'à définir :. Ce n'est pas nécessairement la foi en la justesse de sa cause ou la confiance en ce que disent ses dirigeants. Ce n'est pas forcément non plus l'espérance de la victoire. Il s'agit plutôt d'une capacité mystérieuse à endurer collectivement une certaine quantité de souffrance ou de risque. Et, quoi qu'en dise toute une littérature sur la guerre ou les opérations psychologiques, personne n'a trouvé la recette absolue, celle qui permettrait de diviser ou de démoraliser une armée ou une population, que ce soit en la bombardant de bombes ou de messages.

Priorité à l'élément psychologique

Dans l'affaire irakienne, la question du « moral de l'ennemi » devient cruciale.

a) En vertu du principe que les opinions occidentales se sont habituées -- après le Vietnam -- à des promenades militaires agréablement filmées. Les rares exceptions, comme le couac de Somalie sous Clinton, ont convaincu les généraux que leurs populations étaient animées par une aversion maximale au risque, ou au moins par une sensibilité extrême au spectacle de la mort (surtout celle de ses propres boys). Or, il n'y a pas besoin d'être un grand stratège pour deviner qu'une intervention au sol, voire en milieu urbain, de milliers de GI pourrait davantage ressembler à une séquence du sanguinolent « Gangs of New York » qu'à « Star wars : l'Empire du Bien punit Dark Saddam ». Pardon de répéter ces évidences : fautes de réfugiés kossovars en voie d'épuration ethnique ou de combattants de l'Alliance du Nord pour se charger du sale travail, personne ne maîtrise vraiment la mise en scène. Bien sûr, à Washington, nul ne croit encore au zéro mort, mais de là à envisager qu'une opération qui ne déclenche ni l'enthousiasme des alliés des Etats-Unis ni celui de sa population et exige de longs sacrifices, soit longtemps politiquement supportable, il y a un grand pas.

La seule façon de s'en tirer, est d'obtenir rapidement la chute de Saddam, donc la reddition de ses troupes, Garde Républicaine comprise. Cela conforterait de surcroît la thèse de la fragilité de la dictature irakienne. N'oublions pas qu'une partie des néo-conservateurs dont Rumsfeld, sont sincèrement persuadés que les populations irakiennes brûlent d'envie d'adopter une vraie démocratie fédérale, modèle pour le monde arabe, de tripler leur production de pétrole pour casser le pouvoir de l'Opep et de fournir de multiples preuves a posteriori que le régime dissimulait des armes de destruction massive. Les faucons attendent donc à la fois la confirmation de leur théorie et la justification de la guerre. On comprend que Rumsfeld multiplie les déclarations sur l'importance de la « guerre de l'information ».

b) En vertu de l'équation moral = temps. Pour toutes sortes de raisons, dont certaines sont purement économiques, les Etats-Unis ont besoin d'une guerre courte. Le problème de Saddam est au contraire de les enliser dans un pays où la jungle et les paysages de montagne favorables à la guérilla sont plutôt rares . Continuons à jouer les stratèges de café du Commerce : peut-on envisager un scénario en deux temps ? Temps 1 : les Irakiens subissent une raclée tombée du ciel en s'enfouissant et en camouflant un maximum de matériel. Temps 2 : les éléments qui ne se sont pas débandés (Garde Républicaine, Mourabaraks, Baasistes fidèles) tentent de créer des poches de résistance et de fixation dans les villes et les points sensibles tels les puits de pétrole. Cela nous ramènerait aux conclusions de petit a : l'urgence pour les Etats-Unis de casser le moral de l'adversaire.

Vaincre d'abord, combattre ensuite

Dans tous les cas, nous revenons au même point. Il faut que nos télévisions puissent nous montrer
-  Des images du repaire de Saddam hâtivement abandonné (l'idéal étant qu'on trouve : une scandaleuse collection de chaussures et de cassettes porno, du jambon, de l'alcool et du Viagra le numéro de portable de Ben Laden, une salle de torture, des matières fissibles, un numéro de compte en Suisse)
-  Des soldats moustachus qui se rendent
-  Des civils applaudissant les chars américains
-  Des maquisards kurdes et autres résistants du type CNI (Conseil national irakien) côte à côte avec leurs camarades américains.

Comment obtenir ce résultat par des moyens « psychologiques » ? Jusqu'à présent, ce que nous avons vu semble assez primaire :
-  bruits sur une éventuelle fuite du dictateur,
-  vagues promesses d'amnistie aux apprentis putschistes (à qui nous souhaitons bon courage : la loi des séries, entendez le nombre de tentatives de renverser Saddam et qui ont échoué),
-  recherche de défections ou d'alliances dans les zones tribales pour présenter l'image d'une opposition armée irakienne. L'agence Reuters signalait récemment quelques opérations psychologiques, notamment envois de emails par milliers aux élite irakiennes (d'une efficacité douteuse dans un pays où l'usage d'Internet est contrôlé). L'idée est d'inciter les dirigeants à fournir des informations sur les armes interdites, de les menacer s'ils au cas où ils se rendraient complices de leur usage et leur faire abandonner Saddam On cite aussi le largage de tracts demandant à la population d'indiquer les caches d'armes de destruction massive et des émissions de radio anti Saddam Les avions de l'U.S. Air Force EC-130E Commando Solo émettraient en direction du pays. Le contenu (y compris une comparaison entre Saddam et Staline dont on peut se demander si elle est très claire pour un soldat irakien moyen) ne semble pas d'une bouleversante nouveauté . À ce stade, les choses sérieuses n'ont pas encore commencé. Il est possible de se faire une assez vague idée de l'arsenal dont disposent les Etats-Unis pour déstabiliser leur adversaire par des documents comme la directive DoDD 3600.1 (ce document classé a été révélé par le site contestataire cryptome) : dans l'effroyable jargon du Pentagone, il décrit tous les types d'opérations informationnelles qui pourraient être menées. Quant à leur forme pratique (et ne parlons pas de leur efficacité réelle) elle est plus difficile à établir.

Indicateurs

Dans l'hypothèse du déclenchement prochain du conflit, on peut néanmoins signaler deux indicateurs à observer :

-  L'activité de Rumsfeld lui-même. Après s'être récemment doté d'un sous-secrétaire pour les « plans spéciaux » (traduisez intoxication et désinformation), il a transféré à l'U.S. Strategic Command la charge des « attaques informationnelles ». L'U.S. Air Force et la Navy se donnent les mêmes priorités. Une récente directive du Pentagone met l'accent, outre les opérations de destruction des capacités de surveillance et communication ennemies, sur la gestion de l'information publique, le contrôle des sources des médias la « déception stratégique » et les opérations d'influence. Soit dit en passant, Rumsfeld est un des plus chauds partisans des psyops quoi sont censées convaincre les officiers irakiens de désobéir et de refuser d'employer des armes biologiques et chimiques par crainte d'être traités en criminels de guerre. Bref, la guerre de l'information est vraiment son dada et il cherchera à la développer.

-  Les innovations technologiques qui risquent d'être expérimentées. On peut en citer deux. D'abord, les différents procédés de trucages d'émissions de radio ou de télévision. Une idée qui traîne dans les cartons depuis quelques années -produire de fausses déclarations d'un faux Saddam pour créer la plus grande confusion dans le camp ennemi - pourrait être expérimentée. Ensuite, ce sera l'occasion de juger de l'efficacité des procédés d' « influence net modelling », nouveau concept à la mode. Il désigne la recherche de points faibles, les éléments humains susceptibles de trahir ou d'être retournés, mais aussi d'anticiper la décision adverse. On préparerait ainsi une « cartographie » par ordinateur du régime irakien. Le Joint Warfare Analysis Center (JWAC) serait ainsi chargé, non seulement de modéliser le système physique de communication sur lequel repose le pouvoir irakien (afin de pouvoir l'interrompre), mais aussi de déterminer les réseaux humains d'influence et les facteurs psychologiques qui décident des choix de l'adversaire. Application : cela permettrait ainsi de mettre la pression psychologique au bon endroit, voire de toucher un maillon faible, à son domicile, en s'adressant à lui par son nom et en le menaçant à travers quelque chose qui lui est cher. À l'ère numérique, la trahison et la défaite, c'est aussi du marketing personnalisé. Du moins, c'est sans doute ce que nous allons avoir l'occasion de vérifier.

François-Bernard HUYGHE OBSERVATOIRE D'INFOSTRATÉGIE infostrategique@paris.com

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