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GUERRE CONTRE L'IRAK : MÉDIAS INTÉGRÉS, MÉDIAS CONTRÔLÉS
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MEDIA


dimanche 2 mars 2003, par F.-B. Huyghe
Guerre et manipulation des médias
Guerre contre l'Irak : médias intégrés, médias contrôlés
Journalistes, engagez vous, rengagez-vous !

La couverture médiatique de la guerre a toujours été un enjeu majeur. Douze ans après les manipulations de la première guerre du Golfe, les règles ont changé.

Nombre de journalistes US éprouvent un malaise, même ceux qui, après le 11 Septembre avaient participé à l'unanimité patriotique. La crainte de paraître « unamerican » en retient beaucoup de s'exprimer tout haut. Et la direction de la majorité des médias a choisi le camp des faucons. Presse et télévision sont plus bellicistes que la population. Ceci touche jusqu'au Washington Post, idéal de tous les journalistes européens de centre-gauche. Le quotidien libéral au sens étasunien qui a fait tomber Nixon a pris pour éditorialiste le faucon Fred Hiatt. Le journal se justifie à longueur de colonnes de ses choix qui ne sont pas ceux de tous ses lecteurs. Si une rédaction comme celle du New York Times semble plus divisée ; il est difficile d'imaginer un journaliste pacifiste travaillant à Fox News, la chaîne de Murdoch, alignée sur les thèses néo-conservatrices. Encore faut-il rappeler que nous n'en sommes qu'au stade du débat sur la légitimité de la guerre. Le camp de la guerre a gagné la prépondérance par son sens de l'organisation, parfois par son talent, toujours par son obstination. Si ces gramsciens de droite ont réussi cette opération d'infiltration et d'influence, leurs adversaires ne peuvent s'en prendre à leur propre membre de dynamisme, voire à leur vide idéologique.

Le premier coup de canon entraînera deux changements majeurs. Le premier sera psychologique : le fameux « réflexe patriotique » jouera-t-il ? Quelles fractions de l'opinion ou de la presse se sentiront solidaires de leur pays en guerre ? Quel espace pour les voix dissidentes ? Réponse dans quelques jours.

Le second changement sera politique et technique : les militaires auront à gérer la présence de la presse sur le terrain. D'où la vraie question : quelle sera la règle du jeu ?

Médias intégrés, médias contrôlés

Les têtes d'œuf du Pentagone ont imaginé le concept ad hoc : « embedding » ; Les journalistes devront être « embedded », ce qui peut se traduire par « embarqués » ou « intégrés » dans les corps de troupe. Les indépendants qui tenteraient d'y échapper seraient désavantagés : ils n'auraient ni l'accès aux informations, ni les facilités de leurs collègues enrégimentés au sens étymologique. Le système de l'embedding prendrait la place des pools de journalistes. C'était la désignation officielle de ces équipes de reporters, et photographes, qui travaillaient en commun en 1991 et qui étaient dirigés sur le théâtre des opérations par des accompagnateurs militaires. Cette fois, les journalistes ne seront pas derrière, les combattants mais avec eux (pour ne pas dire qu'ils deviendront des militaires). Le souci du réalisme va loin : les journalitaires seront entraînés (c'est déjà fait pour plusieurs centaines), puis affectés à des unités particulières qu'ils suivront en permanence. S'ils les quittent, ils ne seront pas certains de retrouver leur place. Tout semble fait pour souder les journalistes et les G.I.. Mêmes rations et mêmes peines. De là à imaginer qu'ils partageront les mêmes espoirs et le même esprit patriotique, il n'y a qu'un pas. Dans le viseur de leur caméra ou dans l'œilleton de leur fusil d'assaut, ils verront la même guerre. Même focus, même combat. Est-ce la solution ultime ? pour le comprendre, il faut remonter aux principes mêmes de la propagande militaire.

La propagande a son histoire

Ils sont relativement simples. Le problème des autorités face aux journalistes se résume dans ces cas en deux mots : censurer et faire-voir.

Il faut en effet commencer par empêcher de voir et de dire. Depuis la première guerre mondiale, les deux principales armes d'un bureau de la propagande sont les ciseaux pour couper et l'encre pour caviarder. Ceci se justifie toujours au nom des mêmes arguments.

La crainte que les révélations de la presse ne renseignent l'adversaire sur l'état ou la disposition des forces amies ou ne trahissent leurs intentions stratégiques, bref qu'ils ne lèvent le voile de secret nécessaire à toute guerre.

Le souci de préserver le « moral » des troupes et des civils. Pour cela, leur éviter les nouvelles qui pourraient les faire douter de la victoire finale, du caractère haïssable de l'ennemi ou de la vaillance de ses propres troupes. Ce souci de protection amène tantôt à l'occultation complète de vérités de fait tantôt, plus subtilement à des tabous touchant par exemple l'emploi de certains mots.

Cette stratégie d'interdiction -- ne pas laisser circuler les informations dangereuses -- suppose un complément : la stratégie de gestion l'attention. Il s'agit de diriger celle des médias, de les amener à regarder du bon côté. Ils finiront par adopter une vision héroïsée et manichéenne de la guerre, un point de vue subjectif et communautaire (nous, notre camp, nos petits gars).

Ces règles s'intreprètent de manières différente suivant la technologie des médias. La guerre des daguerréotypes ou des télégrammes n'est pas celle de CNN et de la Toile.

Les principes restent faciles à appliquer dans un monde de l'écrit : les nouvelles ne circulent pas forcément vite, et les images moins encore. Là où il y a un État, des fonctionnaires, des journaux avec une adresse et un directeur de la publication, il est possible d'appliquer une censure préalable ou des sanctions a posteriori. Toutes les nouvelles peuvent être soumises à une autorité centralisée. Cela vaut encore à l'époque où le journal en images reste cinématographique. La télévision qui selon le mot de McLuhan « fait entrer la guerre dans le salon » bouleverse tout,

L'expérience du Vietnam est catastrophique pour les Etasuniens. Ils découvrent le pouvoir des grandes icônes, ces photos des victimes offertes à la compassion universelle : une petite fille nue sous le napalm, un bonze qui brûle. Ils réalisent aussi l'impact des images des GI's démoralisés, blessés, morts. Les centaines de correspondants de guerre qui se promènent à peu près librement (et se font parfois tuer) sont incontrôlables. Les militaires en restent traumatisés : s'ils ont perdu, c'est, pensent-ils, par la faute des journalistes ;

Réaction au moment de la guerre des Malouines : un des premiers soucis des Britanniques est de contrôler les images. Ils ne laissent pas circuler les journalistes, et surtout les empêchent de voir de morts. C'est la règle que nous avons ainsi énoncée « ne montrer ni les morts qu'on fait, ni ceux qu'on subit » Il faut donc exhiber les bonnes victimes et diriger la compassion avec plus de soin que les canons.

Une guerre sans remake

Au moment de la première guerre du Golfe, les militaires étasuniens réagissent plus subtilement. Ils promènent les pools de journalistes au bon endroit et au bon moment (cette méthode des médias réunis au même endroit et partageant les mêmes informations avait déjà été testée lors du débarquement à la Grenade). Bref quelques journalistes bien encadrés voyaient le spectacle, sélectionné par les militaires et racontaient l'histoire aux autres qui la racontaient au public. Par précaution supplémentaire cas tout ce qui venait du Media Pool, image ou texte, était censuré. D'où les paradoxes cent fois relevés. CNN montrer la guerre en ses moindres détails (surtout lorsqu'il n'y avait rien à montrer), mais aucune image ou presque des centaines de milliers de morts irakiens. Il n'y a jamais eu autant de journalistes sur le terrain, mais ils disaient tous la même chose. Il y avait une extraordinaire pluralité de médias, mais la désinformation et les rumeurs n'avaient jamais aussi bien fonctionné.

Mais avec le recul, méthode était-elle si efficace ? Sur le moment Bush père, Cheyney (l'actuel vice-président qui, à l'époque se chargeait particulièrement de la presse) et Powell se félicitaient de la couverture médiatique. Restait à gérer les effets à long terme. Chez nous, ils sont évidents : les journalistes sont devenus d'une méfiance systématique à l'égard de tout ce qui vient de source étasunienne, surtout militaire. La crainte bien française du ridicule nourrit celle « de se faire avoir comme en 91 » (même s'il n'est pas évident que la presse ait été moins « eue » au Kosovo). Aux Etats-Unis, comme l'écrit John R. MacArthur dans Second Front il est devenu « difficile de trouver quelqu'un (dans les médias) qui n'ait pas fini considérer Tempête du Désert comme une victoire dévastatrice et immorale de la censure militaire et comme une défaite cuisante pour la presse et le Premier Amendement. » Bref les médiamensonges du Golfe sont devenus proverbiaux.

La technique de « l'embedding » peut elle garantir l'U.S. Army contre ce genre de risques ? Il est évident que « l'atmosphère idéologique » n'est plus la même, ni la mémoire des journalistes. Ce qui pouvait passer la première fois, ou dans l'urgence d'une supposée catastrophe humanitaire -- Saddam ou Milosevic sont de nouveaux Hitler, nous intervenons pour éviter un génocide et préserver la paix du monde, nos frappes sont chirurgicales, … -- est devenu plus difficile à croire. Ne parlons pas des médias non américains (en France, il y a une telle unanimité anti-Bush qu'on a presque honte d'être dans le camp des gentils). Et nous avons souligné ici même le rôle que pourraient jouer des médias reflétant un point de vue non-occidental. Ainsi, Al Jazeera, si Dieu lui prête vie, si elle ne subit pas de presssions trop fortes et si elle résiste aux opérations destinées à la concurrencer comme le lancement de la chaîne pro saoudienne al Arabiya.

Mais la nouvelle méthode pourrait donner des résultats au moins auprès de l'opinion américaine (qui n'a jamais vécu un tel divorce par rapport au reste du monde). Il y a tout d'abord le fait qu'après le traumatisme du 11 Septembre, le mythe (ou le tabou) du zéro mort et de la guerre propre perd de la force. Les militaires croient les civils maintenant capable d'accepter l'idée de pertes dans leur camp, Ces pertes seront d'autant plus difficiles à dissimuler à des journalistes en première ligne. Mais le reporter qui aura vu mourir un soldat dont il aura provisoirement partagé la vie, se sentira-t-il le cœuer à être défaitiste ? N'aura-t-il pas tendance à s'identifier à son nouveau corps et à faire partager aux Américains la lutte de ses boys ? Ceci pourrait compenser cela. Et des journalistes qui risquent leur vie sont les premiers intéressés à ne pas laisser filtrer d'informations stratégiques qui pourraient aider l'ennemi. De plus, tous les rapports avec les médias seront centralisés et confiés à des spécialistes du POC (le Point of Contact au Pentagone même).

Par ailleurs, pourquoi censurer la presse si elle s'en charge elle-même ? Ainsi tout ce que produiront les journalistes de CNN, la chaîne qui, soit dit au passage a pris comme conseiller militaire le Général Westley Clark, sera soumis au ROW un bureau central à Atlanta. Il contrôlera rapidement (le système sera informatisé) mais fermement les scripts de tous les reportages, surtout ceux qui proviendront du terrain. Sans être paranoïaque, on pourrait imaginer par exemple qu'il se trouve dans le ROW d'Atlanta d'aussi étranges stagiaires que ceux que la presse avaient découverts à CNN, il y a trois ans. Quand ils ne travaillaient pas pour la grande chaîne par satellite, ils étaient en garnison au « 4th Psychological Operations Group » de Fort Bragg, en Californie du Nord.. Mais même les vrais journalistes, surtout après avoir « crapahuté » quelques semaines à Fort Benning en Californie, pour se préparerer au terrain seront davantge enclins à rendre justice aux efforts de l'Armée

Plutôt que de restreindre la couverture de presse, pourquoi ne pas la formater ? Voilà ce que se disent les stratèges. Si, pour l'esthète la beauté est dans l'œil qui regarde, pour le militaire l'horreur est dans la caméra qui la filme. Un cadavre est un cadavre, et cette fois, on ne pourra pas les ignorer tous, surtout s'il faut combattre au sol. Mais on peut guider l'interprétation des faits, suggérer un angle à la caméra, construire une image. Un journaliste prévenu en vaudra deux. Prévenu de quoi ? que Saddam multiplie des mosquées ou des écoles près d'objectifs militaires. Qu'il envisage de massacrer des Shiites et d'accuser de ses propres atrocités l'U.S. Army.

Lors d'une récente rencontre avec la presse, le « Deputy Assistant Secretary of Defense for Public Affairs » Bryan Whitman (traduisez Monsieur Propagande) déclarait qu'il souhaitait voir les journalistes « intégrés » participer jusqu'à la parade de la victoire après la guerre. Et sa collègue Victoria Clarke a ajouté que « la coopération entre les principaux médias et le Pentagone ont été extraordinairement étroite ». Journalistes, engagez vous, rengagez-vous !

François-Bernard Huyghe

infostrategique@paris.com

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