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USA / OPINION PUBLIQUE : L'HYPERPUISSANCE SANS INFLUENCE
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RÉSISTANCES


mercredi 12 mars 2003, par F.-B. Huyghe
Echec relatif de la propagande de Bush
USA / Opinion publique : L'hyperpuissance sans influence
"On ne peut pas mentir à tout le monde tout le temps"

Résumé d'une guerre de l'information annoncée. Et si l'hyperpuissance était incapable de convaincre, en dépit de la plus vaste opération de "diplomatie publique" de tous les temps ?

En 1962, quand les USA présentaient une mauvaise photo en noir et blanc, personne ne doutait de l'existence des missiles soviétiques à Cuba. En Février 2003, malgré sa panoplie technologique, imagerie satellitaire et écoutes, Powell ne convainc que les convaincus devant l'Onu. Puis, au fil du temps, les « preuves » s'effritent.

Les liens avec el Quaïda ? Il n'y a plus grand monde pour y croire, et certainement pas les services français. Les caches souterraines ou les laboratoires mobiles de Saddam ? Blix dément. Les tubes d'aluminium qui devaient servir à des centrifugeuses, donc pour fabriquer une arme atomique ? El Baradei, président de l'Agence pour l'Énergie Atomique se dit tout aussi sceptique. Les documents qui accréditaient l'idée que l'Irak cherchait à importer clandestinement de l'uranium ? Le même Baradei parle carrèment de faux. Les rapports d'experts ? Tony Blair a du admettre que celui qu'il avait produit en Janvier avait été recopié sur une thèse d'étudiant vieille de plusieurs années.

Malgré toutes les pressions diplomatiques, Les USA peinent à acheter les gouvernements et échouent à convaincre les peuples.

De l'émotion du 11 Septembre, aux récentes manifestations, l'"antiaméricanisme" progresse dans les sondages comme le pacifisme dans la rue Les millions de dollars dépensés par Washington en communication n'y peuvent rien.

En dépit de toute une nébuleuse de think tanks ou d'agences de relations publiques, en dépit des efforts de l'Office of Global Communications dont G.W. Bush a révélé l'existence en Janvier, chacun se souvient des bobards de la première guerre du Golfe : fausses couveuses débranchées, marée noire imaginaire, légende de la quatrième armée du monde…

Les guerres précédentes avaient été menées au nom de la morale : les opinions publiques avaient accepté l'offensive compassionnelle, au nom des vies à sauver. Cette fois, le discours de guerre ne se place plus du point de vue de la victime. Diaboliser un envahisseur comme celui du Koweït en 1990 est une chose, démontrer qu'il menacerait le monde s'il le pouvait en est une autre. Les stratèges de la guerre de l'information ont su promouvoir la guerre d'ingérence au Kossovo, ils peinent à le faire avec la guerre "préemptive" en Irak.

Pareil échec s'explique en partie par le souvenir des médiamensonges du passé. Toute information, toute image, surtout venue des U.S.A., en devient suspecte. Du coup, se propage la conviction que « la vérité est ailleurs ». Même les thèses les plus délirantes -- aucun avion ne s'est écrasé sur le Pentagone, l'attentat de Bali est un coup de la CIA -- trouvent un public réceptif. Le nouveau scepticisme de masse face aux médias nourrit a contrario rumeurs et théories du complot.

L'incapacité du pays de CNN, Hollywood et McKinsey à vendre sa guerre hors frontières, révèle un phénomène plus profond que cette « résistance des récepteurs » aux impératifs de la communication. L'influence ne suit plus la puissance, elle la contrarie souvent. Les États-Unis ont dépassé les rêveries de l'époque clintonienne : « élargissement » du modèle de la société du marché et de l'information à la planète, « pouvoir doux » (le soft power de J.S. Nye) de convaincre et de diffuser ses valeurs. Ils choisissent une Machtpolitik sans complexe. Or le prestige culturel et technologique n'implique aucune identification aux objectifs politiques des U.S.A., ni n'empêche le ressentiment à l'égard de sa puissance ainsi étalée. Inversement, la « vieille Europe », la France en particulier, exerce une influence inattendue quand son discours sur la guerre est en phase avec l'opinion des peuples. Elle retourne à son profit les mécanismes de la diplomatie-spectacle comme à l'Onu, et la puissance d'émotion partagée des manifestations pacifistes.

Les Etasuniens peuvent-ils se consoler à l'idée que la victoire constituera la meilleure des publicités et qu'une rapide défaite de Saddam rétablira l'image de l'Empire du Bien ? Cela repose d'abord sur des hypothèses douteuses : une guerre rapide, des alliés oublient leurs états d'âme au premier tir de missile. Pas ou guère de combat en milieu urbain, aucun dommage cathodique collatéral. Et que ni les puits de pétrole ni leur cours ne flambent.

Même dans ce cas, resterait le problème d'apparaître comme la puissance occupante. Les Etats-Unis envisageraient d'assumer le gouvernement militaire du pays pendant une phase de transition, quitte à laisser les affaires civiles à une administration internationale. Or, cela implique un programme quasi impossible :
-  Contenir les appétits des pays voisins, et les tendances centrifuges shiites ou kurdes
-  Remplacer l'administration baasiste et épine dorsale du pays, ·
-  Contrôler la production pétrolière (certains faucons parlent de la tripler, ne serait-ce que pour rembourser les frais de guerre)
-  Assumer les conséquences humanitaires dont un rapport des Nations Unies du 10 décembre fait un tableau apocalyptique : de 100 à 4000.000 morts, un système de santé détruit, plus de trois millions d'Irakiens sous-alimentés,
-  Gérer le risque que résume de façon imagée un officier américain : « la population prend nos tablettes de chocolat pendant quinze jours et puis apparaissent les snipers »

Quelle arme de manipulation massive fera oublier cette réalité ? Et ce au moment où toutes les caméras du monde seront braquées sur l'Irak ? L'hyperpuissance risque d'apparaître comme l'hypercoupable, c'est-à-dire la cause de tous les désordres du monde et l'objet idéal de tous les ressentiments. Avant, pendant ou après le conflit, la méthode des U.S.A. ne leur garantit ni la crédibilité de l'information, ni la maîtrise des flux d'images, ni l'efficacité de l'influence. Preuve que nul ne peut gérer les forces du symbolique comme un problème technique. Et que le pire est peut-être à venir pour les U.S.A.

François-Bernard Huyghe infostrategique@paris.com

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