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GRANDS INTERVIEWS
11 septembre, attentats : « Mensonges, dérapages et intoxication »
UNIVERSITÉ DE HARVARD, UNE INTERVIEW DE MAHMOUD OULD MOHAMEDOU, DIRECTEUR-ADJOINT

15 février 2005

par H. Ben Yaïche

Mahmoud Ould Mohamedou est directeur-adjoint du programme de politique humanitaire et de recherches sur les conflits de la prestigieuse université de Harvard. Arabe d'origine mauritanienne, il vient de publier en France une contre-enquête sur les attentats du 11 septembre. La qualité de son travail, les propos iconoclastes et les analyses dérangeantes développées dans son ouvrage méritent le détour. C'est le premier regard arabe sur cet événement dont les conséquences ne cessent d'être d'actualité. Il explique ici, avec une réelle liberté de ton, les dessous des cartes. Entretien.



Avant d'être publié aux éditions L'Harmattan, quel a été l'accueil des autres maisons d'édition au contenu de « Contre-Croisade - Origines et Conséquences du 11 Septembre » ?

Mahmoud Ould Mohamedou : Il était prévisible qu'un ouvrage qui s'attelle à traiter d'une question essentiellement politique, et bordée de non-dits culturels, comme celle des opérations du 11 septembre 2001 et leurs implications, fasse l'objet de réticences de la part des grandes maisons d'éditions parisiennes. La plupart ont poliment décliné de le publier. Certains ont marqué leur intérêt, mais exprimé des réserves équivalentes à de la censure, ce que je ne saurais accepter. Toute l'idée de cet ouvrage est de briser le tabou sur ce débat et analyser, de manière clinique, la nature profonde du conflit révélé depuis septembre 2001. Une autre dimension-clé est qu'alors même qu'ils sont les premiers concernés, les intellectuels arabes et musulmans n'ont droit de voix au chapitre que lorsqu'ils adoptent un discours d'Oncles Tom. Face à la propagande, aux mensonges, aux dérapages et à l'intoxication - et en l'absence de véritables enquêtes -, quelques rectificatifs s'imposaient.

Pourquoi avoir choisi, malgré de nombreux autres ouvrages, de faire une contre-enquête sur les attentats du 11 septembre 2001 ?

MM : Les attaques contre les États-Unis ont constitué un véritable tournant dans les relations internationales. Peu d'événements ont eu, dans l'histoire récente, un impact aussi fort et aussi durable. Malgré la surmédiatisation de l'événement, il demeure paradoxalement beaucoup d'ignorance sur ce sujet. Il me semblait, alors, important de reconstruire et retracer minutieusement, dans la première partie du livre, les faits et à les analyser objectivement. La plupart des questions relatives au 11 septembre n'ont, en effet, pas encore été posées rationnellement et objectivement, ce qui n'a cessé de favoriser ambiguïtés et conjectures. La compartimentalisation et la rétention d'informations, la systématique répétition d'informations invérifiables, l'exagération et la complicité des grands médias américains et européens auront permis de « vendre » une version simplifiée des origines et conséquences du 11 septembre à une opinion américaine à l'attention limitée et une opinion internationale pour laquelle ces événements n'ont pas la même importance. Un sentiment anti-arabe, autrefois latent, est désormais affiché en Europe et en Amérique du Nord, et la griserie de l'action militaire en Afghanistan et en Irak a fait le reste. Avec plus de superficialité et de sentimentalisme que de connaissance du problème, on ne cesse de répéter, ici et là, des lieux communs sur « le terrorisme islamique », sur « les fous de Dieu » et leur « haine de l'Occident ». De fait, il était temps de dire ce que quelques-uns savent, ce que beaucoup pressentent, et qui, quatre ans après, sous-tend encore la situation internationale.

Dans votre livre, vous avez pris le temps de vous attarder sur les faits, suivant une grille de lecture anglo-saxonne - les faits d'abord, le commentaire après -, quels sont les « trous noirs » des attentats du 11 septembre. Qu'est-ce qu'on a essayé de cacher et pourquoi ?

MM : Votre remarque est juste, ce choix est délibéré car il me semble étonnant qu'en France, les ouvrages sur l'actualité politique sont peu regardants sur les sources et dénotent souvent un manque de rigueur professionnelle. Cette approche ne devrait d'ailleurs pas forcément être l'apanage des Anglo-saxons. Je pense que la précision et la clarté dans les informations, surtout lorsqu'elles sont aussi conséquentes, sont impératives. C'est la même approche que j'avais adopté pour mon précèdent ouvrage sur l'Irak et la guerre du Golfe (Iraq and the Second Gulf War : State-Building and Regime Security, 2001). La méthode, « un exposé pour comprendre, un essai pour réfléchir », permet au lecteur d'aborder l'analyse ayant, au préalable, été parfaitement informé. Pour ce qui est des zones obscures et ce qui s'est réellement passé le 11 septembre, il demeure, indéniablement, des éléments à clarifier. Je les aborde en détail dans l'ouvrage. Les historiens de l'avenir s'étonneront sans doute que - premier conflit à être internationalement médiatisé en temps réel - le 11 septembre est fort rapidement devenu un événement sur lequel subsiste un grand nombre de mystères. Je dirais que ces derniers concernent moins quelque conspirations que des aspects de la réaction américaine, en particulier les avions à destination de Washington. Après quatre ans de recherches poussées sur le sujet, je considère que nous ne connaissons pas toute la vérité. Aujourd'hui ceux ont intérêt à cacher certaines informations contrôlent encore une partie du pouvoir au Pentagone ou ailleurs. Mais, puisque le pouvoir change de main, ce n'est qu'une question de temps avant que certains éléments fassent surface.

Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans la série de portraits des kamikazes ? Comment en sont-ils arrivés là ? Par quel processus mental et culturel ?

MM : Je pense que les approches cherchant à diagnostiquer le « profil psychologique » des assaillants sont erronées, et dénotent quelque paternalisme. Ces jeunes hommes, éduqués, modernes, redoutablement efficaces étaient - comme un certains nombres d'entre eux l'ont déclaré de vive voix dans des testaments filmés diffusés, plus tard, sur la chaîne de télévision Al Jazira - simplement (mais cette simplicité fait précisément partie des tabous) motivé par un sentiment d'injustice à l'égard de la politique américaine vis-à-vis du monde arabe et musulman. Le fait qu'ils soient passés à l'action représente précisément ce changement de paradigme que la guerre actuelle entre le gouvernement américain et Al Qaida constitue. Le processus mental que vous mentionnez est à la fois simple et complexe, c'était d'ailleurs le titre original de l'ouvrage : « l'impulsion de l'évidence ». Ce sentiment est très présent chez nombre d'Arabes et de musulmans, aujourd'hui, car il n'y a rien de plus frustrant qu'avoir à expliquer et convaincre de ce que l'on ressent dans sa chair comme évident.

Soixante mille personnes ont été formées, entraînées et encadrées par Al Qaida. Disposons-nous aujourd'hui d'une cartographie détaillée de tous éléments dispensés dans la nature ? Avons-nous les moyens d'en venir à bout ? Surtout, après la mise en commun de la base de données de quelque soixante pays…

MM : Al Qaida est un phénomène nouveau dans le champ des relations internationales. Toute la portée de son apparition fracassante sur la scène mondiale n'a pas encore était entièrement saisie. C'est moins la dimension quantitative - le nombre des attentats ou le chiffre de ses combattants formés entre 1995 et 2001 qui oscille effectivement entre vingt et soixante-dix mille hommes - que l'aspect qualitatif lié au nouveau type de conflit dont elle participe. L'approche de cette formation comme d'une simple organisation criminelle, que l'administration américaine et ses alliés combattent, est trompeuse. Ce n'est pas de quelques brigands qu'il faudrait simplement appréhender qu'il s'agit. Aujourd'hui le droit international fait face au défi de définir les paramètres d'un nouveau type de guerre entre une entité sub-étatique transnationale qui a l'intention politique déclarée et les moyens militaires avérés de mener combat globalement et de remporter des victoires tactiques. Le mouvement est une structure ouverte et les cellules se multiplient de manières spontanées et indépendantes, comme on l'a vu en à l'automne dernier avec la demande de ralliement du groupe d'Abou Moussab el Zarqawi. Le Pentagone qui commence à réaliser la nature du danger se rend compte de la difficulté qu'il aura à empêcher d'éventuelles cellules d'apparaître aux États-Unis ou de pénétrer en provenance du Canada ou du Mexique avec des papiers parfaitement en règle.

L'explication qui revient comme une sorte de leitmotiv dans la bouche des dirigeants US : « les terroristes haïssent notre mode de vie et notre démocratie ». Vous qui vivez aux États-Unis, comment analysez-vous ce discours ?

MM : C'est là une question importante, que je traite longuement dans l'ouvrage, et qui a trait à la déligitimisation de l'ennemi. Les membres du commando du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden, Aymen el Zawahiri, et tout ceux qui luttent militairement contre les États-Unis ont communiqué, à maintes reprises, leurs motivations, qui n'ont rien à voir avec le mode de vie occidentale - aussi détestable puisse-t-il être. Les attaques et la guerre sont motivés par des éléments éminemment politique : la présence américaine au Moyen-Orient et le soutien politique et militaire à un Israël prédateur. Le gouvernement américain et les intellectuels, ici et en Europe, je pense à la troïka André Glusckmann-Alain Finkelkraut-Bernard Henry-Lévy qui fait main basse sur toute ces questions en France par exemple, cherchent simplement à égarer l'opinion publique sur les raisons du conflit. La question de fond est assez simple pourtant. C'est la même qui a motivé Mohamed Atta et son commando : le sentiment d'impuissance face à l'injustice continue perpétrée par les États-Unis et Israël. Seul cet argument doit être retenu. À nouveau, il est malheureux de voir des commentateurs arabes reprendre maladroitement ce discours (Mohamed Sifaoui et Tahar Ben Jelloun, par exemple) qui, par la même faiblesse qui caractérise les dirigeants arabes, se sentent obligés de condamner d'un même mouvement les réactions de ceux qui subissent l'injustice. La confusion est telle que certains sont poussés a croire que si les États Unis ont été attaqué le 11 septembre 2001, c'est parce qu'il n'y a pas de démocratie dans le monde arabe.

Dans la seconde partie de votre livre, vous considérez que les États-Unis d'Amérique sont entrés dans une guerre de civilisations avec le monde musulman. C'est un argument que vous développez en multipliant les citations et les exemples. Pourtant, cette théorie est-elle vraiment justifiable ?

MM : Malheureusement, oui. J'en suis convaincu et, n'en déplaise aux internationalistes cosmopolites, les faits en attestent. Ce que le gouvernement américain appelle « la guerre contre le terrorisme » (un non-sens sémantique et juridique) est une croisade moderne à peine dissimulée - qui n'est d'ailleurs que dans son premier mouvement. Les soupçons d'une campagne régionale imminente qui commencerait par le bombardement des installations nucléaires iraniennes (à partir de l'été ou l'automne 2005) ont été confirmés il y a quelques jours par le journaliste Seymour Hersh dans le magazine The New Yorker. Aujourd'hui, avec le retour du colonialisme en Afghanistan et en Irak, la stigmatisation de l'Islam, la criminalisation des communautés musulmanes en Occident, et la rationalisation de toutes ces actions par un grand nombre d'intellectuels occidentaux, à quelques exceptions près, il est impératif de prendre acte de cette réalité et comprendre que la période qui s'ouvre - un nouveau mandat pour George W. Bush, poursuite de la guerre en Irak et décès du Président Yasser Arafat - ne fera que confirmer ces dynamiques. Cette disposition confrontationnelle de l'Occident à l'égard des musulmans n'en finit pas de se décliner à travers des politiques américaines et israéliennes plus que jamais hégémoniques, ouvertement quasi-racistes, bafouant le droit international, restant obstinément sourdes aux appels de la communauté internationale, et dont la négligence criminelle contredit et le discours universalisant humanitaire et l'éthique démocratique dont il se prévaut. Parce qu'ils ont récolté la tempête du vent d'injustice qu'ils ont semé de par le monde, les États Unis ont décrété une guerre contre l'Islam qui ne dit pas son nom. C'est à ce nouveau conflit que les Arabes et musulmans doivent aujourd'hui faire face.

Le Grand Moyen-Orient vit à l'heure de la « démocratie héliportée » made in US, comme dit une partie de la presse arabe. Vous qui êtes un universitaire de Harvard, comment jugez-vous cette vision américaine de la démocratie ? S'agit-il ici d'un scénario de politique-fiction ?

MM : Le Grand Moyen-Orient est une notion américaine héritière des processus de refaçonnement dans lesquels le Foreign Office britannique se spécialisait au début du siècle dernier. Au Mashreq et au Maghreb arabe, des régimes dictatoriaux, qui n'en finissent pas de déposséder leurs populations, se sont accommodés du nouveau diktat américain. C'est bien entendu de politique-fiction qu'il s'agit, puisque ni les uns ni les autres ne sont animés d'intentions de libéralisation politique. Quant à la méthode américaine, de son illégitimité originelle aux crimes et chaos auxquels elle a abouti en Irak, nous avons, malheureusement, eu l'occasion de la voir à l'œuvre. Que l'Irak domine ses misères, que les États-Unis n'en ressente point de rancoeur, ce serait cela l'essentiel. Le reste est subordonné. Mais nous n'y serons qu'après de longues années de souffrances pour les peuples arabes et musulmans.

Depuis la réélection de Bush, celui-ci dit et répète qu'il ne changera pas de cap et appliquera jusqu'au bout sa politique étrangère… Etes-vous inquiet par cette perspective ? Et comment analysez-vous les conséquences de l'antiaméricanisme dans le monde arabo-musulman ?

MM : Imaginer, un instant, que le président américain puisse modérer ses ardeurs serait une sérieuse erreur d'appréciation. Il était parfaitement prévisible, que, peur et consensus mou de la population des États-Unis aidant, une fois réélu il allait poursuivre son dessein politique. Les premières nominations et limogeages polis ont d'ailleurs confirmé cette tendance qui ira en s'affermissant, avec une probable campagne de surenchère (dont la forme surprendra peut-être). Pour autant, les guerres américaines ne règleront rien et seront probablement des défaites. Elles procèdent, en réalité, d'une politique contre-productive sous-tendue par une logique émotionnelle, presque hystérique et reflétant la frustration de la première puissance du monde qui n'arrive pas à convaincre diplomatiquement ni asseoir définitivement sa domination militaire et qui a perdu presque tous ses alliés européens. De plus, le jeu politicien de surenchère à Washington entre l'exécutif et le Congrès impose aux au pays une position inflexible irrationnelle. Pour ce qui est des conséquences pour l'Amérique de ces décisions historiques, je crains fort qu'elles ne soient très lourdes à moyen et long terme. En normalisant la répression des Arabes, les autorités américaines auront irrigué le champ international d'une violence sans impunité s'exerçant principalement aux dépens de sociétés désemparées. À l'évidence, cela ne saurait rester sans retour de bâton comme on l'a vu avec le 11 septembre.

Entretien réalisé par Hichem Ben Yaïche

H. Ben Yaïche

P.S. http://www.editions-harmattan.fr/in...